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Alain Andreucci, Poème de l'adieu, À seul

 

 

 

 

 

   Tenir la route du naufrage. Encore qui conduisent sans qu'on les voie. Eux qui ne voient.

 

 

 

 

   Tel celui qui boite a en partage la claudication du monde.Nuage. Verger.

 

 

 

 

 

   Aussi, nous gardons de cette neige : pourquoi souvent elle est rouge comme les tuiles du toit.

 

 

 

 

   Infirmité étant ce qui voyage : une pierre qui vole dans le torrent avec les dieux sans yeux.

 

 

 

 

   Ce qui s'ouvre encore dans l'anneau bouleversant de la montagne : pain et vin, comme une solitude discrète qui nous renverrait.

 

 

 

 

   Ou les mondes : dans un désarroi sans frein, perdant un peu plus d'oxygène dans la lumière de dire qu'on ne voit pas.

 

 

 

 

   Est ainsi ce qui nous abandonne. Une foudre juste amarrant la terre avec sa douleur.

 

 

 

 

   Un passereau qui chante dans le mur.

 

 

 

 

   Beaucoup de force tenue dans les deux portes de la lampe, tandis que roulent les refuges des hommes et que cela rit dans la poudre.

 

 

 

 

   Dieu dépecé.

 

 

 

 

 

   Ici encore.Où croît la bouche de neige : une bouée qui mange la main de la lumière. Cœur jeté vif dans l'étable de la mauvaise sollicitude.

 

 

 

 

   Adorable perdu dans les mouvements de matière - et joie de cette disparition qui monte, dissipant les pierres de l'être afin que soit vue cette fermentation de l'immobile.

 

 

 

 

 

 

IMPRIMERIE DE CHEYNE  manier-mellinette, éditeur 1989

 

 

 

***

 

 

 

Le poème de l'adieu

 

 

D'une neige sans pitié.

Et du cœur effroyable.

Et de toute chose de toujours.

Avec toi ce bois sanglant.

Ou la beauté des choses vient-elle, avec ses parements rouges.

Et aussi le sein des prostituées. Lièvre de langue.

Dans la terre noire pure est du vin.

La couleur rouge, et comme fardée.

Pure demeure, où on pourrit et chaste.

Comme est l'image de l'animal.

À genoux portant sans réserve.

Le ventre vers la bouche ce qui est loin.

Dans la tremblante proximité faisant route.

Toute la neige assise dans le sein jamais lassée.

De tirer ce boulet de chair vive l'ancre légère du corps.

Limpides sont les montagnes que l'humain fléchisse.

Ou que vers la petitesse soient tirés.

Tant de feux infirmes sur la brute.

Ou grandissons-nous puisque sonnent et rosissent.

Dans le ciel de nos pas l'ange déjà rouge et le dieu.

Qui a la forme du temps : mille brèches dans ce qui est.

La forme imparfaite d'une faim jamais reprise.

Pour former la gravitation du puits.

Parce que proche mourir porte.

Ses arbres et ses prairies, que dans l'aggravement est.

Comme flamme noir neige amour. Duretés semblables.

Qui tantôt sont l'écorce et tantôt.

Et tantôt encore ce baiser de chair vraie affolée.

Une bouillie du sang parlerait-elle.

Dans la bouche pour dire.

Une pensée te voilà de retour la guerre a fleuri.

Et la devanture des bouchers sonne le feu intérieur.

Et cette pyrotechnie de la neige nous aimons qu'elle blesse.

D'amoureuse blessure nous aimons.

Que nous secoue ce sang infirme où nous bûmes inconscients.

Car peser jusqu'alors fut invisible.

Et telle fut l'amante sur tes lèvres les mêmes.

Frayeur et chaleur s'accouplant, désordre et mesure jetés là.

Comme des linges impossibles — à hâter le tourment.

Dans la bouche de toute beauté comme en un puits.

 

Alain Andreucci, À seul, précédé de Une lecture par Yves Bonnefoy,

éditions Obsidiane, 2000, p. 61-62.

 

Alain Andreucci : Poème de l'air et de la faim
Tag(s) : #Poésie

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