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Ode à mon frère NIMROD !
Ode à mon frère NIMROD !

 

 C'est étreint par l'émotion que j'ai ouvert l'enveloppe matelassée,  qui  contenait l'un des derniers livres (publié dans la collection poche Poésie / Gallimard)   intitulé : J'aurais un royaume en bois flottés - anthologie personnelle (1989-2016) -  que venait de m'adresser mon vieil ami Nimrod...  En effet, nous nous connaissons depuis un bon moment déjà ! Lui, il a plutôt grandi, et moi j'ai diminué... J'en suis heureux ! Car tous les deux, nous avons finalement suivis nos chemins respectifs et, dans l'espace habité du silence, ces deux mouvements finissent par se rejoindre...

Ce frère aux semelles de vent, parcourant la planète puis revenant régulièrement se réfugier dans sa terre Picarde d'adoption, dont il aime savourer la fraicheur de l'air et ses pluies, avait personnalisé son envoi d'une charmante dédicace. J'en suis encore tout ému...

La couverture de ce livre de poche, de 248 pages, nous observe d'emblée : dans un cadre étudié, un homme élégant,  en chapeau,  au style de jazz man, nous fixe avec une tendre ironie... En quatrième de couverture, on nous montre ses belles mains noires, longues et fines, de pianiste... Je pense aux quelques disques de jazz qu'il m'a offert en partage, au fil du temps, en plus de la poésie ... Mais si c'est du blues qu'il nous joue parfois, Nimrod, c'est en luttant - je le sais - avec acharnement, depuis des années avec les mots sur la page blanche... Une exigence, en guise d'horizon, chez lui presque absolue ! Autant dire qu'à chaque livre (romans, poèmes, essais), Nimrod engage une lutte sans merci, un corps à corps, contre lui-même et sa part inaccomplie : tel Jacob en prise toute une nuit avec l'Ange de Dieu - qui perdra, en devenant boiteux, jusqu'à son identité pour devenir Israël ... 

Je suis un piètre critique littéraire, seul mon cœur, à condition qu'il s'ouvre, sait trouver parfois les mots justes pour dire la beauté, la profondeur, les trésors essentiels que contiennent un livre. Ici je vous invite, par exemple, à savourer ce poème :

J'ai voulu m'enivrer de silence
J'ai délaissé la femme aimée
Je me suis fermé à l'oiseau de l'espoir
Qui m'invitait à gravir les branches
De l'arbre, mon double
J'ai saccagé l'espace de mon jardin
J'ai ouvert mes terroirs
J'ai trouvé agréable l'air qui circule
Entre les vitres. Je me suis réjoui
D'être le sorcier de ma vie
Alors que le soir déroulait ses spectres
L'oiseau en moi de nouveau s'est éveillé
Son cri diffusait l'angoisse
Au sein de mon royaume

(LE CRI DE L'OISEAU, page 41)

 

Ce qui m'émeut aussi chez Nimrod, c'est cette élégance du style, cet amour de la beauté d'une langue - qu'il respecte comme un dévot respecte son Dieu ... Il y a aussi chez lui cette politesse, vis à vis du lecteur, où il évite de l'assommer avec les tragédies que son destin a pu traverser...  Au lieu de céder à la tentation du pesant réquisitoire d'un philosophe, il préfère souvent la litote et les soyeuses métaphores d'une poésie qui a su renouveler le style classique, en dégraissant ses pesanteurs... Aériennes et légères sont donc sa poésie et la prose de ses romans... Mais l'absurdité du monde est tout de même dénoncée, les horreurs et les injustices aussi ! Tout cela sans nous plomber l'espérance, mais en nous disant implicitement : "il faut en tout lieu garder sa bienveillance mais aussi sa lucidité"...

 

Et demain est déjà là - Comment dites-vous ?
Ils viennent pour me tuer

J'attendais le ciel, juste un rayon, là-bas
Au-dessus de ma fenêtre

Une épine a mis la brûlure
Au cœur de ma douleur

Elle solde l'innocence

Je n'ai voulu ni science ni larmes
Dans le chemin de ma vie

La route déroule ses lignes argentines
Étage après étage au-dessus de la lune

Il est trop pur l'exode
Il est idéal et ma fiancée
Déguise une misère
Qui vaut la mienne

C'était l'histoire c'était la vie
Ma mère ne s'en est jamais remise
Mon père en est mort
Et je comprends à peine
La cinquantaine venue
Cette lutte barbare
Qui impose une élite
Et non pas une autre

in Chanson pour un début d'exode, pages 58/59.

Mais ce serait mentir que de ne pas dire qu'il y a des textes où le CRI ne cherche plus de subtiles nuances pour s'exprimer tant la barbarie et  l'horreur, l'injustice et l'indifférence règnent de partout ! Et c'est ainsi que l'on tombe sur quelques poèmes terrifiants comme : Elles sont de retour nos bonnes vieilles tueries ; ou bien : Ils frappent, ils tuent, et aussi : La honte noire, ou bien encore :  In Mémoriam Rwanda... (pages 61, 62-63, 65-66, 67).

Mais, chez Nimrod, l'humanité d'un homme accompli reprend aussitôt Parole - en ce cœur-source qui seul sait extraire l'essentiel par où nous pouvons tous être sauvés...  Hommage est alors rendu à la mère ...

 

                                 II

J'ai aimé ma mère, j'ai embrassé son destin
Comme un fils comme un mendiant
Qui priait en secret les dieux d'allonger
Ses jours à proportion des miens. Je l'aime
Comme un exilé saisi par la douleur d'espérer
Les vœux qu'on remise à peine nés
Au fond d'un cœur taillé pour le bonheur.
Au sort ma mère présentait des comptes
Sans envier personne   ni même la lune
Ni même le soleil   elle qui était
Courageuse sans être mère courage.
Je pleurais en la voyant si sereine
Moi que tourmentaient les pressentiments
En cette zone de l'être où nait un cœur de poète

in Ciels Errants, page 80.

Hommage aussi à son père, tôt décédé, un pasteur luthérien, dont l'Église de ce temps là est très pauvre, et qui travaille pour financer son ministère et sa famille. Il y réussit d'ailleurs assez mal...

Ce n'est pas faute d'avoir cherché à l'assainir. Dans le cimetière où dort mon père, les plastiques d'ailleurs s'amoncellent : des noirs, un peu de blancs - et la terre ocre prolonge les pastels.

(...)

J'ai pleuré sur la tombe de mon père
L'absence à demeure en moi
C'est une douleur portative
Conforme à l'espace, nue, sans charme
    presque sans mémoire

(...)

in Peine Capitale, page 176.

 

Mais l'on se remet à respirer à travers la beauté d'une "terre maintenant pacifiée", où la fraicheur tant désirée par Nimrod revient avec l'arrivée de la neige... La neige célébrée comme pour mieux se purifier de la pierre, de la poussière, de l'insupportable canicule du Tchad, et du sang lourd des innocents ! Et  alors avec la neige immaculée son poème se fait chant et louange !

Puis revient la poudreuse, l'innocence
à mon seuil comme des fleurs fraîchement coupées

La neige est de retour avec ses songes laiteux
son ivresse d'amour infini

Je me rends j'ai vocation à me rendre
au bien au merveilleux au sort

sans sortilège quand la nature
vient à moi comme l'ange à Marie

(...)

Neiges, amas de frissons tels des diamants,
Anges aux douces fourrures, qui, d'un œil clément,
Amassez ces pierres précieuses, ces fleurs d'eau,
    essorées
Je regarde j'entends tous ces cristaux ruisseler.
Mon cœur vibre et promet de me rendre
Heureux sur la terre enfin ivre

 

in ROBINSONNADE (au cœur et à l'extérieur de la neige)

pages 205 à 212

 

Je suis incapable, hélas, de faire une lecture plus exhaustive de la somme poétique que ce livre de Nimrod nous propose ... Ce n'est même plus un Léopold Sédar Senghor qui est ici à lire et à découvrir, car l'élève a dépassé le maitre, mais, à tous égards, un des grands poètes de la littérature universelle de langue française !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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