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Alain Lemoigne : ENTRER EN POÉSIE 3

Pour saluer et fêter le prochain "printemps des poètes", je vous propose ce texte à méditer d'Alain Lemoigne, qui est publié en plusieurs livraisons...

A.C.R.

 

 

 

 

   On entre en poésie comme on entre en religion. Sans l'avoir vraiment soi-même décidé mais en l'acceptant toutefois selon un assentiment tacite de l'être, une étreinte d'harmonie, comme si ce cheminement allait de soi et relevait d'une instance qui transgresse. On entre en poésie pour apprendre à entrevoir, pour émerger de soi sur une voie d'imprégnation et remonter vers le commencement qui nous contient. L'infini nous sonde. L'immensité comme l'inexprimable nous déplie. Dire, c'est retrouver trace de ce qui nous précède lorsque nous avançons. Il est en outre à noter que consentir à cette charge concorde avec le devoir de progression qui nous incombe vis à vis de la part impérissable dont nous sommes l'abri et le dépôt. Cet acquiescement équivaut à accomplir la pleine logique des talents de la parabole et à se conformer à l'accord créateur. Exécuter en soi l'éclosion attendue puis assurer l'ouvrage qui en découle dans sa vertu fragile et volontaire de vérité.

   La poésie est une affaire de tripes et de peau, un terrain spéculatif, une table de déchiffrement. Elle ne se limite pas à une simple rampe d'introspection ou à une ascèse de l'esprit, auquel cas elle se réduirait à une contemplation narcissique et, de ce fait, se couperait de la trame universelle - son terreau premier - et de tous les enjeux cruciaux. La poésie m'apparaît comme une méthode de décryptage, une manière de percer, de mettre à jour et de repérer les liens et les correspondances, les latitudes et longitudes métaphysiques, les liaisons, les corrélations et les convergences de l'écrasante cohérence cosmique. Elle vise à rendre sensibles des constats et des phénomènes qui par nature ne le sont pas.

   Il appartient en effet au poète de pénétrer la syntaxe des symboles, lesquels font office de points d'appui et de re-connaissance. L'inspiration n'est ni un trophée olympiens, ni une qualité personnelle de réception (en raison de sa passivité), mais la subite saisie, l'incision du sens. En d'autres termes, c'est l'accès immédiat à une donnée de conscience totale, l'arrimage à un dynamisme médiateur qui simultanément éloigne ce qui est proche, rapproche ce qui est éloigné, ou, si l'on préfère, l'avènement d'une relation qui s'établit à partir d'un élément connu et dont l'inconnu est l'autre terme. L'inspiration résulte de la mobilisation d'une énergie psychique unificatrice, laquelle permet d'entrer dans cette relation que la raison ne peut définir parce qu'un terme est apparemment saisissable et l'autre insaisissable. C'est une lecture symbolique qui propose à l'entendement par un passage alternatif et expansif entre les deux termes de les découvrir à mesure, de les reconnaître et de les réunir. Ce mouvement ne va pas sans favoriser l'extension du champ de conscience, le dépassement du défini vers l'indéfinissable, du dit vers l'indicible. Si l'inspiration se vit comme une annexion, une assimilation du sens par la liaison reconstituée entre ses éléments, elle se révèle une transition de l'esprit.

   Le poète porte à voir. Sa reconnaissance instinctive l'amène à appréhender la distance qui sépare le contenu manifesté de l'inconnu en perpétuel retrait, et il s'emploie à indéfiniment suggérer cet au-delà de la raison. Sa fréquentation des lisières lui donne à penser que le symbole est le chiffre du mystère et que ce dernier imprègne et résiste, aspire l'esprit et se refuse. Aussi le poète est-il à la fois l'archéologue et l'astronome de l'énigme. Il observe, scrute, appose des repères et utilise le symbole comme un outil de connaissance qu'il déploie à l'échelle cosmique. C'est un éclaireur natif et un explorateur ésotérique. Éclaireur car son esprit travaille, on l'a vu, de façon essentiellement symbolique et veille à réunir le visible et l'invisible. Il sait d'expérience que le symbole se dissimule à mesure qu'il éclaire, qu'il révèle en voilant et voile en révélant, et que la connaissance symbolique relève d'une logique intuitive qui signifie et cache à la fois. Explorateur car sa première tâche consiste à surprendre des signes ou des résonances dans leur apparente autonomie, toutes choses furtives, diffuses, impalpables qui à l'instar des vibrations dominent la réalité sensible. À lui ensuite de détecter les réseaux d'analogies, les faisceaux d'affinités ou d'osmoses potentiellement révélatrices. À lui de discerner la constance des interactions, la teneur des apparentements ou les associations à ce point motrices qu'elles libèrent le sens. L'esprit poétique s'attache à déceler l'immuable dans l'éphémère.

 

 

 

La suite sans doute très prochainement...

 

Publié déans le numéro 75 de RétroViseur Janvier / Février / Mars 1999.

 

(Le directeur de la publication était alors André Campos Rodriguez qui consacrait son édito au poète Yvon Le Men, intitulé "En toute Celtitude"...)

 

 

 

 

 

 

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