Éblouie de se taire
(extraits)
Je m'assieds pour écrire.
Mais, commençant à écrire, oublie ce que je voulais dire.
Les mots traînent, n'ont rien à donner, rien à dire ou à raconter.
Disposés devant moi ils sont plats, gris, ensommeillés, ni masculins, ni féminins.
Asexués.
Inaffectés.
Posés là en silence, cuisses et bras entravés comme un bateau qui ne part pas.
Une poignée de lettres se détache. Fesses rondes, tailles cambrées, elles se mettent à danser, petits pas chaloupés. Les livres sur le rayonnage font mine de les accompagner. Et le pied de la lampe se balance, en cadence. Et le cadre accroché au mur, avec la photo.
N'est pas folle qui veut.
Je retrouve mon nom au moment où je m'endors.
*
Oublie-t-on les choses ou bien les mots ?
L’autre jour au moment de passer à table je me suis assise par terre. Je ne connaissais plus le mot table. Hier j’ai voulu me servir un verre d’eau, j’ai bu à la bouteille. J’avais oublié le mot verre, voilà, ça arrive, pas de quoi en faire toute une histoire. Croyez-vous que la table ou le verre pense à moi si souvent ? Pas question d’être en dette vis-à-vis de la table ou des verres. Je voudrais un monde sans objet à satisfaire, à rejeter ou à fuir. Un monde sans direction ou injonction, sans conclusion certaine.
L’oubli est un plat en terre. Qui aime le calme.
Surtout très tôt le matin.
J’aspire à ce que ça se taise, que ça se taise un peu.
*
Il faut devenir un peu fou - je veux dire invincible - à l’approche de la mort.
Peut-être est-ce la même chose à l’aube du premier mot - et du deuxième après.
Guérir de l’un à défaut de l’autre.
Se protéger de l’incommensurable.
De ce tremblement généralisé qui prend le corps et l’âme.
De ce chamboulement qui distord chair et esprit.
De ce déferlement auquel on n’est jamais préparé.
***
L’Hirondelle
(extraits)
Du plus haut des douleurs elle a voulu s’enfuir
a regardé autour
silence transparent
a écouté autour
néant éblouissant
sur le bord de l’abime un instant
Et puis
comme ses jambes ne répondaient plus
elle s’était élancée avec ses bras
Puisque ses ailes ne battaient plus
elle s’était élevée avec ses yeux
Et une fois là-haut
plus haut que tout là-haut
comme ses lèvres ne tremblaient plus
elle avait souri avec ses mots
D’un sourire si beau
que le monde a souri
*
Parfois je me mets à genoux
Je me penche le plus possible en arrière
comme un levier
Je regarde dans les étoiles
plus loin, même, que les étoiles
Je l’appelle
et je fuse
Du verbe être
(extraits)
C’est une créature qui semble capable de dire
qui donne l’impression qu’elle va dire.
qui va sans doute dire
qui paraît toujours sur le point de dire
Et finalement se tait
Elle ouvre la bouche
contracte tous ses muscles
ferme les yeux
frémit de la tête aux pieds
Rien ne sort
(J’ai toujours été très douée pour le silence)
*
Faire corps des premières syllabes
et parfois s’éveille le verbe
et parfois se déplace dans la langue le corps
et parfois lève la parole précédée des anges
Où je te tue de langue tu consens
et c’est l’aube
Respiration après la virgule
***
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