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Florent TONIELLO :

                                          Aux lithoglyphes d’Avioth

 

 

   Elles sont quatorze : le long des murs de la cathédrale des champs, douze statues d’apôtres et le couple éternel de la mère et du fils se partagent l’espace lumineux baigné de chants d’oiseaux. Parées de couleurs scientifiquement restaurées, elles surveillent la nef de leurs yeux perçants, sous les capteurs placides de caméras incongrues. Qui pourrait bien perpétrer un crime en cet endroit perdu ? Alors qu’un bruit sourd de pièce dans un tronc rompt le recueillement d’un couple de cyclistes, soudain, le nom d’Avioth retentit en mon for : il résonne comme le souvenir d’une époque que mes origines ont pourtant escamotée, par le truchement de son blason haut perché sur les parois de la cathédrale de Luxembourg.

 

 

***

 

 

                                                  Aviaire Avioth

 

  

   Comme si l’incongruité de cette cathédrale dans un si petit village se renforçait de la bizarrerie d’y trouver une vie que n’a pas réglée l’Immaculée Conception : c’est d’abord un piaillement continu ; un vieux monsieur pointe ensuite l’anfractuosité dans la nef — le chœur, lui, a été manifestement restauré. Devant les yeux blasés des statues de calcaire polychrome se règle un ballet presque irréel. Où ces passereaux trouvent-ils la nourriture qu’ils rapportent consciencieusement au nid ? Les oisillons interrompent leur bruissement un instant, le temps d’engloutir quelque graine. La Vierge, diffusant sa suavité miraculeuse depuis le xiie siècle et la gauche de l’autel, feint de n’y trouver que nature. Dehors, le bal s’est installé au sein des tours dont les cloches rappellent, un court instant, la fonction première. Posé sur le monument de la Recevresse — il lui faudrait franchir la barrière invisible de l’habileté humaine pour la caresser —, un merle contemple le visiteur ébahi. Tout est piaulements, criaillements, exhortations autant que répons. Mécréant pourtant devant l’Éternel, je n’oublierai pas les oiseaux d’Avioth.

 

 

***

 

 

C’est le bruissement des ailes
qui m’éveille à l’aube. Ses pattes
regorgent déjà de mon pollen
Le nectar est un vin doux
dont les vendanges s’étalent
et qui déchaîne les caractères industrieux

 

Enivrée de passion, l’abeille
virevolte et entame
un tango à six pattes
avec mon pistil. Astor Piazzolla
lui-même y préside
acclamé des étamines
pâmées devant la sensualité
d’une danse qui pourtant n’appelle
que le mouvement des cœurs
Serait-ce alors Carlos Gardel
qui susurre sa mélopée envahissante
à travers mon champ ?

 

Fi du maître argentin
l’abeille titube — bat des ailes
d’un mouvement inégal
overdose de plaisir indicible
Se retourner est une gageure
Partir pour la ruche un déchirement
Justement la ruche :
où peut-elle bien être
dans ce lac de volupté liquide
épicé au lait d’ânesse de Cléopâtre ?

 

Tout dard sorti — antennes déployées
elle cherche à s’élancer
tournoie en mon sein puis
au-dessus un moment
pour retomber dans la caresse. Accalmie
Je fais de l’effet, moi !
Elle tremble encore de son envol
Ma sève n’en revient pas
d’avoir apporté de si bas
un tel concentré de délectation.

 

Dans Flo[ts], éditions Phi, 2015

 

 

25 mars : gazouillis

 

 

je n’envie pas les oiseaux
et leurs nids frêles
comment les descendants des dinosaures
peuvent-ils quémander des miettes
dans les squares, les jardins
— s’accommoder d’une vie
en cage ?

 

ptérodactyle en puissance
je déploie mes ailes
aiguise mes griffes
fonds sur la proie
des miradors qui brillent
au soleil
qui narguent
avec insolence le sempiternel
chemin de croix
de la promenade quotidienne

 

 

***

 

 

19 avril : en manque de balai

 

 

virevoltent les poussières
dans la lumière du soleil
de midi à midi et demi ; témoins relais
des fauves qui se sont succédé,
elles savent les secrets les plus
formidables. rien n’échappe
à l’acuité bienveillante
de leur danse. prismes qui
décomposent la lumière, lutins
fragiles à la luminescence moqueuse —
les avaler est un bonheur immense
puisqu’elles sont un morceau
d’extérieur : goût âcre et
sucré à la fois des canapés profonds,
des lits défaits, des tapis moelleux
que l’on frappe et qui forgent
les liens qui libèrent ; goût âcre et
salé à la fois des particules
de vie et de trépas ; goût âcre et
acide à la fois des appareils électroniques
où s’accumulent les pensées devant
la fascination ; goût âcre et
amer à la fois des disputes passées
des bouderies pendant des jours
pour des vétilles ; goût âcre et
tout entier dévoué à l’umami
de la rondeur d’un sein qui allaite
de la rondeur de deux seins caressés
à l’abri de rideaux tirés

 

avaler, avaler, avaler encore !
emplir les poumons de ces morceaux
infimes
dont le vol nuptial ne se produit
que les jours dégagés
seulement de midi
à midi et demi

 

 

***

 

 

7 juillet : gazouillis (reprise)

 

moi ptérodactyle
je ne peux me contenter
des maigres graines de la discorde :
mes mâchoires puissantes
réclament un
tribut carné
pour leurs dents nombreuses et
coupantes

 

moi ptérodactyle
je balance
ma queue :
j’oscille dans le sillage
des élytres qui abondent
dans le ciel
d’été

 

moi ptérodactyle
je prends soin
de mes membranes :
je rabote mes griffes
aux limes nombreuses
que les fantasmes de fugue
fournissent

 

 

Dans Ptérodactyle en cage, éditions Phi, 2017

 

 

Vous pouvez continuer à suivre notre ami Florent Toniello sur sa page F.B.

Tag(s) : #Poésie

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