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Guy Ferdinande : POÈME SORTI D'IRAN...

 

 

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   L’Iran est connu pour le sentiment d’hypocrisie que se plaisent à dire les Iraniens en parlant d’eux-mêmes. C’était ça ou l’insu qui sépare Mr Hyde d’Henry Jekyll. En conséquence, aussi diamétralement opposé que parfaitement assumé, ce fut ça : une face républicaine en apparence et une face théocratique en réalité, une face qui rentre dans l’ordre de la sphère publique et une face qui s’extériorise dans la sphère privée, une face voilée qui feint de dire oui et une face à demi-dévoilée qui s’emploie à ne pas se prendre les pieds dans le tapis, etc. Cette coupure millésimée entre “bâtin” (l’essence) et “zâhir” (la forme), manifestée par une culture profondément mélancolique, piqua tellement ma curiosité que je décidai de partager ces clichés rapportés de mes pérégrinations qui m’ont appris qu’il ne nous est jamais autant donné de prendre conscience du peu de distance que nous entretenons avec notre propre culture que quand nous nous aventurons dans celle des autres. J’ai évité de préférence la capitale et les grandes villes pour m’aventurer dans un Iran aussi profond que ces vers d’Akakaï :

« Garde-toi d’assimiler
la tique qui te pique à
la puce qui te suce ».

 

Guy Ferdinande : POÈME SORTI D'IRAN...

La province de Terkesh, à cet égard, est exemplaire. Pour commencer mon périple, on m’a recommandé d’aller à Hachúnahran. Difficile d’accès, cette ville de quinze-mille habitants est d’autant plus inconnue des Iraniens qu’aucun livre de géographie n’en fait mention. Les échanges commerciaux y sont d’une rareté aisée à deviner. Oui, les Hachúnahranais vivent dans un certain dénuement mais comme celui-ci leur évite la plupart des ennuis de santé que ne connaissent que trop les mangeurs de hamburgers et les buveurs de Coca, force est de constater qu’ils se portent plutôt bien. Et puis surtout, avec le vin oui ! (ne le répétez pas) ils cultivent une admirable bonne humeur hédoniste. Des squares avec leurs cris d’enfants aux jardinières sur les balcons, cette bonne humeur pousse partout. Figurez-vous que dans bien des cas les Hachúnahranais remplacent la parole par le rire et par le chant. Et non des moins paillards : “خودارضایی، جلق زدن، استمناء شارلوت / جلق زدن، استمناء، این احساس خوبیخ است / خودارضایی، جلق زدن، استمناء شارلوت / خودارضایی، جلق زدن، تا فردا”. Du coup, tout étant prétexte à ne pas se crêper le chignon pour des queues de poires, ils ne quittent pas leur ville pour se mettre en quête de voisins à qui chercher noise, et encore moins en quête de Dieu. Ah, les femmes d’Hachúnahran !... Vous voulez que je vous touche un mot des femmes d’Hachúnahran ? Elles sont sveltes et spirituelles, et elles veillent jalousement sur le plus bel aquilin du nez qui se puisse trouver : le leur.

 

   Ensuite, de crêtes en goulets, au bout de presque trois heures de route poussiéreuse vous parvenez à Karwânah, à une trentaine de kilomètres d’Hachúnahran. Karwânah c’est déjà la plaine, la sécheresse. C’est aussi un cas de figure. La ville est divisée en deux : la bruyante partie Ouest assignée aux insatiables, la partie Est aux indifférents. De temps en temps un panier à salade du shahrestān de Gooshaneh vient faire une ronde mais cette ville est vraiment exempte de tout problème, la raison résidant sûrement dans le fait qu’ici le mariage n’existe pas, les femmes sont libres d’aller et venir d’un côté et de l’autre au gré de leur bon vouloir. Jadis on s’y mariait comme partout ailleurs, mais cette institution ayant périclité, hommes et femmes ont fini par l’oublier. Prenez cette jeune femme, elle s’appelle Banafsheh. Sous son tchador, Banafsheh est sans doute nue comme un ver, Banafsheh n’est pas une odalisque, elle se sent libre et si elle n’a pas envie d’aller en pèlerinage chez les foutriquets saoudiens, elle n’ira pas. Le tchador n’est plus depuis longtemps le signe extérieur de religiosité qu’on a connu mais la vêture la plus adaptée aux canicules. Au-dessus des 30° elles n’ont que cela sur elles. Les hommes ne sont pas sans s’en rendre compte mais pour la raison toute simple que personne n’a jamais eu idée que cela pouvait poser des problèmes, cela n’a donc jamais posé de problèmes, les problèmes étant la plupart du temps des produits d’importation. Très étonnamment, les habitants de Karwânah et d’Hachúnahran ne se voient jamais ; pas la moindre petite rencontre de football, pas la moindre interférence d’un orchestre à l’autre, pas la moindre curiosité : rien ! C’est peut-être cela qu’il convient de retenir : cantonnés dans leurs patois respectifs, il leur suffit d’être sans curiosité aucune ce qu’ils sont ! Quand on les interroge à ce sujet, ils prétextent de mœurs qui leur sont suffisamment propres pour ne pas avoir à les enfreindre et supposent avec raison que ça risquerait d’être source de graves dissensions... Ailleurs où l’on a les pieds sur terre, où les conflits sont d’indéniables vecteurs de progrès technologiques, on se demande : “dans quel monde vivons-nous ?”. À Karwânah, c’est davantage les pieds au ciel...

 

Guy Ferdinande : POÈME SORTI D'IRAN...

À l’autre bout de la province de Terkesh, la ville de Makābhan ferme le triangle. Makābhan ou la tristesse. Pourtant, la ville, verdoyante, pimpante, arrosée à longueur d’année par l’Aehm-lor et le Ragoo, est loin d’être de celles qui plombent l’esprit. La tristesse des habitants n’est pas l’insondable affliction à quoi l’on s’attendrait quand on parle de tristesse mais un rigorisme laissant loin derrière celui des Anglo-Saxons. Au contraire, il faut que la leur ait l’apparence sans faille de la tristesse qu’ont les gens qui viennent de perdre un proche. Du chiqué ? Une tradition à ranger avec les plateaux labiaux des femmes Mursi et les colliers-spirales des femmes Padaung. Quant à savoir comment il est permis de simuler à ce point... Une question de dignité ? Non, répondent-ils, c’est parce que la tristesse est belle, parce qu’elle rayonne et que son parfum est plus doux que celui du mimosa. Makābhan est également la ville aux poètes, le grand Mohammad Humarabii, bien sûr ! “Ne nous confondez pas avec les Hachúnahranais, nous dit Golnaz, ils sont communs, bruyants et leur rire est fort vulgaire. Or le Tout Puissant nous met en garde contre le rire !”. Golnaz nous rappelle que si Dieu interdit le rire, c’est parce qu’il rapproche les corps, les corps qui ne sont qu’un mélange de poussière et d’eau, les corps qui sentent l’aisselle, le cul, le corps. Puis elle explique que si elle met des fleurs sur l’appui de fenêtre ce n’est pas pour rendre sa maison plus avenante mais pour se figurer la rue fleurie quand elle regarde à la fenêtre...

 

   Qui vient de dire que les voyages déforment la vieillesse ? Non ?... Personne n’a dit ça ? L’arthrite oui, mais les voyages, allons, allons !... Alors on continue ? — On se fait ça ! La Crête est célèbre pour ses arracheurs de dents et à Kosnáglitra on trouve toutes sortes de fort beaux dentiers arrachés. C’est là que nous ferons halte sur le chemin du retour.

 

Guy Ferdinande : POÈME SORTI D'IRAN...

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POÈME ÉCOUTILLE ————————————

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Il y a des fois où ça ne vient pas. Vous vous installez, toutes les raisons du monde vous y convient, vous avez l’impression qu’il n’y a pas moment plus propice pour poser vos valises, mais rien ne vient, rien, désespérément rien.

Impression et inspiration inadéquates, la pression incluse dans l’impression ne préjuge pas de la pression incluse dans l’expression, ça peut être pressant tant que ça veut, la cause n’est pas entendue. Soit elle ne sous-entend rien, en ce cas l’affaire est pliée, soit elle sous-entend autre chose.

Quand même, on ne vient pas ici pour autre chose, sauf à devoir aller faire ça ailleurs. Si l’impression avait autre chose à dire, il aurait fallu qu’elle le dise, au besoin dans un autre endroit, qu’elle n’attende pas la dernière seconde pour signaler que ce n’est pas ici que ça se passe.

En principe, l’iciété de l’ici, sic, n’est faite que pour ce qui se passe ici. S’il doit se passer autre chose que ce à quoi l’ici est destiné c’est qu’ici n’est pas licite, ou que l’énoncé n’est pas celui sur lequel il fallait toquer pour entrer, ou alors que c’est occupé.

Les choses ne sont pas seulement ce qu’elles sont, elles sont également en tapinois sous ce qu’elles sont. En ce cas rien ne sert d’insister, soit on décroche, soit on ferme les yeux. Je ferme les yeux, et à la façon des grands arpenteurs d’infini j’ouvre l’écoutille.

Tag(s) : #Récit

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