Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Lisons Patricia Suescum !

 

 

Vient de paraître aux Éditions Rafael de Surtis un très beau recueil de belle facture, composé, mis en page et imprimé par Paul Sanda & Rafael de Surtis. Réalisé sur papier clairefontaine satiné ivoire 100 g, sous couverture keaykolour blanc 300g, à rabat. Les cahiers pour former le recueil sont cousus et chaque exemplaire est numéroté à la main... La belle illustration de la couverture est une œuvre d'Egon Schiele : Amitié, 1913, Vienne, Autriche ; artiste dont Patricia semble beaucoup aimer le travail et l'expression de ces corps nus aux aspects maigres et torturés...

Ce recueil de Patricia Suescum s'intitule "L'Étreinte du Vide" suivi de "Je Suis La Nuit". D'emblée cela commence avec une attaque forte et sans concession ... L'on sait immédiatement qu'il n'est pas question ici de mâcher ses mots ! "Le mal n'est pas extérieur, mais en nous. Il  / faudrait plusieurs vies pour devenir meilleur. / Je connais l'utopie du partage. / Je sais le mensonge, les intérêts de chacun. / Crever seul, toujours. / L'amour n'est-il qu'un éternel retour à soi ? / La rencontre est fleur d'opium, les paradis n'existent pas. / Pas de rédemption, pas de grandeur, pas de / déchéance. Cette vie là, seulement" (p.11).

Jusque là on suit, on peut comprendre et même adhérer mais  le projet de Patricia porte, tout de même, quelques perspectives terrifiantes : "Explorer le gouffre et le déséquilibre. Mettre / sa cervelle en miette. Sonder profond. (...) Se sacrifier, effacer sa mémoire et boire à la mamelle du mot".  J'en frissonne, car tous ces grands principes sont couronnés par une redoutable exigence : "Ne rien distiller, garder le brut"... (p.16)

Bon ... Il faudra bien réaliser, au détour d'un sentier, que ce Je (u) frontal avec les mots  présente tout de même quelques dangers ... La longue liste des poètes maudits n'est-elle pas là pour nous le rappeler ? Contentons-nous ici de ne citer qu'une autre femme, grande poète, Alejandra Pizarnik, dont l'œuvre vient d'être traduite de l'espagnol (Argentine) chez Actes Sud en 2005... et qui mit fin à ses jours en 1972... Je la cite d'autant plus que Patricia nous la présente en exergue de son recueil ,  avec quatre vers du poème Rencontre... "Quelqu'un entre dans le silence et m'abandonne / La solitude à présent n'est pas seule / Tu parles comme la nuit / Tu t'annonces comme la soif".  (in Les travaux et les nuits).

En poursuivant la lecture du recueil de Patricia Suescum, mes craintes se confirment, car : "La source est là, mais reste inaccessible ; les  / souterrains s'encrassent et la rage déborde. /  Je me noie de l'intérieur. / Il existe des naufrages sans bruit de tempête." (p.17)  ... Puis vient ce poème d'une dramatique et inquiétante beauté que je vous présente ici tel quel :    

  

La nuit, sa main étrangle mes désirs, le jour,

je bois la lumière pour ne pas succomber.

   Je traverse son ombre et mes os sont broyés.

Je sais que je me condamne au pire.

   Les fantômes ne répondent qu'au silence.

   Il va falloir que j'apprenne à oublier.

   À compter l'absence.

   À diluer la clarté, sous la lune.

   À deviner le moindre geste.

   Les silences tracent un cercle autour de moi.

Je n'entends plus la vie ; les jours avortent.

                                                                  (p.19)

 

Est-ce qu'en poétisant ses douleurs et ses peurs, en les crachant sur la page, en mettant des mots aux tortures que les gouffres engendrent, nous avons une chance de tisser, avec tout cela, un fil d'Ariane solide nous permettant de sortir du labyrinthe ; d'y retourner même, s'il le faut, pour tuer nos minotaures ?

"Mon dos est animal et glisse sous la capture / J'ondule sur le fil d'Ariane / Et brise la frontière / Je cours et m'abandonne / et tout ce que je suis tient entre tes mains". (p.29)

J'ai l'impression déjà, en lisant tout ceci et plus loin, dans ce beau recueil que je vous invite à découvrir, de rencontrer vraiment une voix essentielle qui émerge ! Oh, ce n'est pas moi qui en est fait la découverte ! C'est M. Pierre Perrin qui un jour m'a écrit ceci : "Il faudrait que tu puisses publier (aussi..) Patricia Suescum dans L'Ardent Pays". J'ai un tel respect pour Pierre, une telle confiance sur son regard averti de critique littéraire, que j'ai commencé à m'éveiller devant chaque texte de Patricia qui paraissait "en direct" sur sa page F.B. ou ailleurs....

Mais pour revenir au sujet central ; dans la deuxième partie de son recueil "Je suis La nuit", toute cette affaire - à part quelques éclaircies - ne s'arrange d'ailleurs pas !

" Je me souviens de ces blessures / dont je n'ai pas guéri. / Dont on ne peut pas guérir. / Le temps ne fait que mélanger peines et défaites. / La nuit, l'histoire est intacte. / Le plus dur reste à venir. / Je dois vivre et vendre ma folie. / Imploser dans un silence absolu, / un silence de nuit profonde". (p.49)

Il n'y a aucun signe d'une posture préméditée dans la démarche artistique de Patricia Suescum... On s'aperçoit très vite, pour peu que l'on engage son cœur dans cette lecture, que chaque image, chaque mot, chaque verset, chaque texte est profondément incarné dans l'authenticité d'une vie ; une vie qui ne nous fait aucun cadeau ... que l'on naisse riche ou pauvre ! 

Ce recueil de grande qualité est à lire... Ce n'est pas tous les jours que l'on peut affirmer les choses ainsi ! Nous sommes ici devant une jeune voix poétique originale et sans concessions qui va compter, pour peu qu'elle puisse aussi (c'est mon souhait) chercher et trouver des pays plus solaires, moins arides et plus chaleureux, illuminés par la bonté et la grâce ... En disant cela, je pense à l'immense univers poétique de Jean Malrieu,où même si l'ombre est décrite et la nuit dénoncée, celui qui l'emporte c'est l'espoir, la chance d'aimer et d'être aimé, la grâce véhiculée par le chant de l'oiseau, la sève d'un arbre ou l'éveil de la vie !

 

Achetez pour 15 Euros + frais de port, le très beau recueil de Patricia Suescum aux Éditions Rafael de Surtis / 7, rue Saint Michel - 81170 CORDES SUR CIEL 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Article

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :