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Le messie gravit les degrés
de sa mort et de mon cantique
avec un visage souillé
qu'essaie d'essuyer Véronique
.

Il monte aux portes de la ville
entre l'arbre rouge et le jaune
vers un tertre chauve et tranquille
où l'attend la mort à son aune.

Les Hébreux l'ont trouvé païen
et les Romains l'ont trouvé juif
mais sa payse n'est pas loin
qui déploie déjà son kerchief.

Il a l'œil vert du Franc salien
que Clovis assomme à Soissons.
Elle a le mouchoir à la main
pour écarter les centurions.

Il monte en nage et lourd de pluie
portant les poteaux de l'orage.
Elle est soudain tout près de lui
prête à lui prendre le visage :

Tu montes dans le jour qui baisse
mais tu ne peux mourir déjà,
le ciel se fendrait de détresse
si tu ne t'arrêtais chez moi.

Assieds-toi donc devant l'assiette,
ma lampe fume et l'âtre aussi.
Tu n'es venu qu'à la sauvette
et ma salade sent la suie.

Repose au moins tes yeux qui pleurent
sur les fruits peints de la vaisselle.
Hélas, tu connais tout par cœur
jusqu'à l'araignée dans la poêle.

Je mange peu quand je suis seule
pour ne pas penser à mon corps,
mais te voici comme un linceul
pour me tenir chaud dans la mort.

Vois-moi blanche comme une assiette
moins d'innocence que de peur
mais j'ai faim ce soir car c'est fête
puisque nous mourrons tout à l'heure.

Je vais te raconter l'histoire
que tu sois toi-même étonné
(Pilate attendra dans un bar
en semonçant son horloger) :

Le messie gravit les degrés
avec de la pluie plein la barbe.
Le messie sous son madrier
ne monte un peu que pour s'abattre.

Lui qui se taisait sans entendre
jette un cri mais qui l'entendra
dans les forêts ou dans les chambres
ou dans les hymnes des castrats ?

Il appelle, il crie comme un sourd :
à peine si la pie s'envole,
à peine si retourne au bourg
l'âne qui rompit son licol.

La réponse a l'odeur de l'âme,
l'odeur de ce soir de désordre
où tu disais la Passion, femme
pareille à la miséricorde,

l'odeur des yeux quand tu t'es tue
comme la Toussaint dans les bois
comme un silence dans les nues
perçant ses lèvres de lilas.

Allons, voici blanchir l'aurore,
Judas croirait qu'on l'a trompé.
Aujourd'hui nous serons tous morts.
Le messie gravit les degrés.

 

in : LA LUEUR DES JOURS

GALLIMARD, 1991 / D.L. sept. 2015 pour la présente édition ...

 



 

Jean GROSJEAN : GRADUEL
Jean GROSJEAN : GRADUEL
Tag(s) : #Poésie

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