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   Lorsque, douillettement, je jouis du confort, modeste mais non négligeable, que me procure la manne mensuelle de ma retraite de cadre de l’édition, puis de l’action culturelle, que m’ont fait mériter une bonne quarantaine d’années mises au service du supplément d’âme dont auront bénéficié quelque dizaines de milliers des sept milliards d’Homo Sapiens-Sapiens qui encombrent la planète à l’heure où je parle (par l’effet à la fois réfracteur et amplificateur d’un clavier d’ordinateur), je ne puis m’empêcher de penser à mon père, qui mourut, à quarante-huit ans, des tyranniques et criminelles vilenies de son fournil de boulanger (à la mode d’autrefois).


   J’associe bien entendu à ce grief celui que j’exprimerai ici au nom de ma mère, qui fut mise en esclavage comme bergère à huit ans et demi, puis comme bonne à tout faire et enfin comme femme de ménage, nonobstant sa grande intelligence et son tempérament libertaire et aventureux.
En si bon chemin, je ne saurais oublier mes deux grands-pères. L’un d’eux (le père de mon père) mourut à un peu moins de quarante ans en recevant à toute vitesse, en pleine poitrine, un énorme tronc d’arbre destiné à se voir transformer en poutres de soutènement des tranchées de la Somme ou des Vosges. L’autre était né, non pas coiffé, mais du moins fils d’un artisan tisserand de village, en Lozère. Ce gage de vie, non pas riche, mais vivable sans trop de restrictions, se trouva sanctionné brutalement, après le certificat d’études, qu’il avait juste eu le temps d’obtenir, par la ruine que provoqua l’installation, dans la petite ville voisine, d’une usine de tissage mécanique, qui ôta le fil du métier de son père et le pain de la bouche de toute la famille.


   Je ne parlerai pas de la veuve du menuisier ardéchois, ma grand-mère paternelle, adjudant de semaine familial, pour ne pas dire Feldwebel, que mon père, très bon élève de sixième, fuit pour devenir apprenti boulanger à Valence. Quant à l’autre grand-mère, Virginie, elle vécut ce que vivaient les femmes au foyer, dans les foyers pauvres, en ce temps-là : à la fois vieillie avant l’âge et robuste par constitution et par obligation, elle n’eut d’autre existence que sa propre et immuable utilité. Sa voix n'avait pour fonction principale que d’appeler les poules à venir picorer les grains qu’elle jetait à la volée (« vèni, vèni, vèni… »).
Celle, de voix, de Jean-Baptiste, aussi silencieux que les troncs de bois qu’il sciait à longueur de journée à la scierie de Marvejols et ne se fendant qu’un d’un « Hmm... » réprobateur et sans réplique lorsque ses huit enfants se chamaillaient autour de la table ou étaient pris de la velléité de faire quelque ersatz de rumeur, ne s’éveillait qu’au coin du feu pour chanter l’une de ces rengaines, souvent en occitan, mais quelquefois aussi en français, dont l’origine était le plus souvent fort lointaine.

 

   Jean-Baptiste, donc, se levait tous les matins à quatre heures, afin de conduire ses chèvres à l’Ayre Grande ou à celle de Giroux, avant de les rentrer, puis de repartir, vers cinq heures trente, et d’être, une heure plus tard, à la scierie. Le dimanche, la reposante corvée des chèvres lui imposait de se lever à la même heure ; puis il se débarbouillait, à la fois pour la deuxième fois de la semaine écoulée et pour la première de celle à venir ; ensuite, il se livrait à quantité de tâches nécessaires, parmi lesquels l’aiguisage de son laguiole, dont la lame avait acquis la finesse d’un fil à couper le beurre.
Par réflexe, il avait lancé, à la cantonade : « Qui veut du café ? », sachant bien que personne ne lui répondrait, et que même Virginie, qui avait raccommodé jusque tard dans la nuit, aspirerait à somnoler au moins jusqu’à six heures.
Enfin, ils iraient à l’église attendre patiemment que le curé en finisse avec ses simagrées (que l’on n’aurait eu toutefois garde de manquer, à cause des autres ouailles, qui n’en pensaient pas moins, mais ne s'en seraient pourtant pas moins multipliées en conjonctures susurrées à mi-voix si on ne les avait pas vus, eux, les Malgoire, assister à ce sinistre et soporifique pensum).


   J’eus peu l’occasion de le voir, ce grand-père (ce qui était toutefois mieux que pour l’autre, qui était mort quatorze ou quinze ans avant que je ne naquisse). La dernière fois, ce fut chez un oncle (l’un de ses trois fils) et une tante, dans une ferme tout près d’Avignon, où il ne resta guère car une équivalence du néant l’attendait là-haut, bougre de bougre et macarel !

 

Gil JOUANARD : Souvenirs lointains
Tag(s) : #Récit

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