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Le lichen

 

 

Qui rassemblera les membres épars ?  Qui dira

le signal ?  Je ressens l'octobre de la terre,

la perspective déchirée et haletante du tronc

d'un arbre désormais écartelé.

Mal à l'âme. Nous en sommes à la pétrification,

et nos crânes sont des pierres bientôt gélives.

 

Il faut parler avant l'effritement des lèvres,

dire des mots comme on verse de l'eau.

Je ne peux prier que l'homme déjà démembré.

 

Je demande l'enfance majeure avant

que son visage ne se brise en un cri,

je demande réparation pour la langue

incomprise, coupée de sa gorge d'origine.

 

Sur l'arbre noir comme une lave, sur ses bras morts,

l'eau de pluie ruisselle et nourrit

un lichen incompréhensible.

 

Mais l'air creuse encore des signes.

On dirait des mains crispées sur d'autres mains

 

 

                                    

                                       Tes mains savent

 

Comment vas-tu récupérer tes mains ?

Quel piège peux-tu assembler dans ton esprit

pour qu'elles reviennent se poser devant toi ?

Deux oiseaux fous, elles frappent

aux carreaux. Peut-être que la vie t'a quitté,

qu'elle est désormais toute rassemblée

sous les paumes, dans les articulations, jusqu'aux

ongles ébréchés comme des insultes.

 

Tu connais le détachement , tu es spectateur,

tu sais qu'autre chose en toi a le pouvoir,

que c'est ton corps le réel absolu

qu'il a des raisons invraisemblables,

et que ses motifs d'agitation sont obscurs.

 

Ton corps veut sortir, tes mains savent.

 

 

 

 

                                          L'ennemi intime

 

Mon corps est un pays démembré, un assemblage

désolidarisé. Une mappemonde : sous le couvercle

des surfaces colorées se désagrègent des carottes

pourries, jusqu'au cœur grouillant de vers.

 

Je ne mérite plus le mystère de ce qui me tient

debout - mystère insondable et précieux -,

je ne me sens plus digne d'être, j'ai perdu

la tête, j'ai perdu les mains, j'en veux

à mon ventre comme à un intime ennemi.

 

Le cœur est décentré.

 

 

 

 

                                         Totem

 

Tu es totem animé

d'un ancien peuple disparu, totem sombre,

tu es l'esprit,, la flamme bleue dressée

de mon âme égarée. J'ai étudié

les vieilles photographies, les meubles éternels,

les corps perdus, les objets sur les tables,

les plantes et les animaux :

nous étions là, dans la présence au monde,

liés par l'impalpable argentique de l'être.

L'âme était là, le trait accusé par le corps confiant.

 

Où est l'être, cette échancrure en chacun

par laquelle s'engouffrait le monde ?

Oû est l'âme-totem désormais ? me prend

 

 

 

 

                                       Mes enfants

 

Marchez près de moi, la rue est calme.

Ma fille, mon fils, penser à vous me prend

à la gorge : vous êtes vivants,

il n'y a rien au-dessus. Prenez ma main,

vous n'avez rien à craindre, voyez tout en haut

ce long couloir obscur comme un fleuve à l'envers,

observez les fenêtres aux derniers étages, tous ces yeux

brillants à travers quoi la ville regarde ses enfants.

Ne vous arrêtez pas, il ne faut pas avoir trop peur,

nous n'aurons pas à crier, ni à creuser, je le promets.

nous suivrons le trottoir jusqu'au bout, ne laissez pas

traîner vos pieds en arrière, ramassez-les, n'abandonnez pas

vos mains, donnez-les moi.

Nous allons marcher toute la vie.

Nous serons toujours ensemble.

 

 

 

 

                                Cicatrices

 

Ces gens dans les rues, du bois flotté,

débris apparus brutallement , surgis

avec leur début et leur fin simultanés.

Nous tirons sur nos vies comme sur des manches

prises sur des poignées de porte.

Nous sommes des accrocs.

Nous portons la cicatrice en travers, les yeux décousus

tombant sur le trottoir, chacun cherchant

ses mains d'enfant dépareillées.

 

 

 

 

                               Retournements

 

D'autres yeux sont soudain au bord des miens,

des mentons s'avancent, de la peau

se déchire, fragile, pâte mal pétrie.

Les visages se disloquent, des terres retournées

par des explosions, des expressions figées

comme des guerres, des visages hors-lieu,

des surfaces insensées, palimpsestes

et pelures d'oignons.

 

 

 

                               Ce que je veux dire

 

Des morceaux de langue tombent

la pulpe avalée crachée le corps dehors dedans

où est la limite de la peau qu'on écorche

le pays chute la ville s'affaisse demandez-moi

ce que je veux dire

redonnez les mots décembre contamine l'année

que j'entende encore des voix par pitié

des lanières de langue des gravats de dents

parole morte

la rue est pleine de porte-manteaux

il n'y a plus d'épaules plus de tailles

des cintres

 

souvenons-nous de nous

souvenons-nous de nos membres

de nos mains dans ce pays silencieux

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans la revue trimestrielle DÉCHARGE n° 170

Juin 2016         8 euros : 160 pages

Jacques Morin, 4 Rue de la Boucherie

89240 Égleny

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Poésie

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