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Anise Koltz

 

 

 

 

 

 

 

   Dès que j'écris une phrase, je suis désorientée et embarrassée, déjà, j'ai envie de la rejeter pour dire dans la suivante le contraire. C'est que j'ai toujours l'impression que l'essentiel m'échappe. La double face, le côté caché des choses.

   D'autant plus que la poésie doit témoigner du déroulement de notre époque.

   Or jamais dans l'histoire de l'humanité il n'y a eu siècle plus barbare que le nôtre. Et les horreurs continuent et se multiplient dans tous les coins du monde. Nous sommes impuissants face à tant de misère, de corruption et de manipulation. Faut-il passer devant des drames qui ont lieu, les yeux fermés de peur d'être soi-même broyé par la violence ?

   Le poète doit donc aussi prendre position face au monde qui l'entoure.

   Finis, fleurs et petits oiseaux ... Dieu est mort ! L'homme est face à lui-même, face à l'univers.

C'est à lui qu'incombe l'entière responsabilité de sa vie et celle des autres. Chacun de nous risque de se perdre sans guide, sans boussole, sans initiation aucune.

   Notre existence est basée pour une large part sur la science, la technologie, l'énergie atomique, etc. Notre intelligence, du moins celle du commun des mortels, et notre savoir ne savent plus suivre les progrès foudroyants qui nous opposent à ce monde de haute technologie et en pleine mutation.

   Nous revoilà redevenus analphabètes de ce monde qui nous dépasse dans toutes ses prouesses. Autrefois, l'homme avait peur de l'avenir, aujourd'hui l'avenir a peur des hommes !

   Pourtant, de là à dire que notre vie n'ait pas de sens me semble injustifié. En fait, la vie a beaucoup de sens, autant que le monde a de chemins.

   Novalis disait que notre malheur était "de ne pas prendre en considération la partie nocturne du réel. De ne considérer du réel que la partie visible 1".

   En fait, la poésie aussi fait partie de ce monde nocturne du réel.

   Guillevic nous dit par exemple : "La poésie c'est une aventure colossale... Je connais l'impression d'être dans un vide, un espace qui n'est pas l'espace, un espace qui n'est pas régi par la raison, qui est régi par je ne sais quoi, ce sacré justement, cette folie du vide qui est plein et du plein qui est vide..."

   En effet, des impulsions ou percées du subconscient venant du fond des âges fusionnent avec le conscient. Ils confèrent au poème des perspectives inattendues, ouvrant des possibilités de transgression au sens et à l'esprit. Le poète s'abandonnant à ses forces créatrices peut redécouvrir ses racines profondément enfouies qui le relient au grand TOUT.

   Le poème pourra donc contenir une projection d'une réalité qui n'existe pas encore et qui n'existera peut-être jamais.

   Dans notre monde intérieur, nous sommes libres. Il n'y a donc ni contraintes ni obstacles. Notre poème peut donc se situer avant notre naissance comme après notre mort.

   Le lecteur doit tenir compte de ces dimensions symboliques et de l'aura qui les entoure, car chaque page blanche est souillée d'avance par l'ombre de la mort.

   Une tâche supplémentaire s'impose à nous, poètes "laveurs de mots", comme Francis Ponge nous qualifiait et je me réfère à Christiane Singer : "Il faudrait se garder de prendre en otages des mots et d'en mésuser. Ils sont notre seul accès aux champ de conscience. Ils sont les clefs qui ouvrent les espaces."

 

   Notre langue est sacrée. Protégeons-la, veillons-la comme un feu qui ne doit jamais s'éteindre, car c'est lui qui doit éclairer la nuit du monde.

 

 

1.  Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?, Albin Michel, 2001.

 

 

Préface des poèmes choisis sous le titre Somnanbule du jour

nrf / Poésie / Gallimard ; décembre 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

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