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Le jour arrive où l'on peut retourner dans sa vie comme dans un continent étranger. Une lointaine province. Un arrière-pays. Là où les contrées sont moins habitées, plus silencieuses. La forêt gagne du terrain. Le soir vient. On entend le vent et le cri des chouettes. Une fenêtre s'est éclairée. Comme dans un conte de Grimm, on marche vers cette lumière, sans savoir s'il s'agit d'une demeure maudite ou enchantée, une lanterne des morts, une auberge trouble, une simple cabane de berger. Au loin, des forêts. Beaucoup de forêts. Des coteaux. Un château en ruine. Plus près, une gare désaffectée. Une voie de chemin de fer envahie d'herbes. Un ruisseau serpente au creux du val. Le nom de Rimbaud y flambe en lettres bleues. Sur l'herbe, un jeune homme dort et ne répond pas. Poète mort, fiancé perdu, j'encercle ses poignets et ses chevilles encore tièdes. Me couchant sur lui, je voudrais le ressusciter, retrouver les mots sur ses lèvres muettes. Je donnerais tant pour quelques syllabes. Sur son cou une odeur de pierre à feu. C'est un soir de mai. Un rossignol arrache de son corps si menu des trilles forcenés et rien n'est plus poignant que cet appel lancinant, solitaire, qui harcèle la paix du crépuscule. Comme il cogne l'increvable besoin d'aimer, comme ils renaissent les souvenirs de tableaux clairs-obscurs quand les musées étaient lieux de rendez-vous por les amants. Un vent brûlant soufflait sur des places immenses et désertes au pied des statues. On attendait longtemps sur des quais de gare l'arrivée de trains moites et lents. Le désir de vivre tuait jusqu'à l'ombre des absents, oubliés, remplacés.  J'entends encore le bruit vif d'une fontaine en plein mois d'août sur un chemin de Toscane. le vin mis au frais enivre sous les cyprès immobiles. On se rassasie de pain et d'olives. Agenouillée dans la poussière, on ose, on dégrafe, on suce son amant, et c'est ce goût de levain doux-amer qu'on garde longtemps dans la bouche. Le visage contre lui, on ressent alors comme une envie de pleurer à la pensée qu'il faudra tout perdre. Et le ciel, soudain, paraît bien trop bleu. Revient aussi le souvenir d'un peu d'herbe entre les pavés menant aux cités anciennes, aux abords des cimetières où sous la verrière assombrie des mausolées on écoutait mourir les guêpes et bourdonner le temps. Dans ces refuges pour les baisers qui durent, rien encore n'était venu trahir les serments.

   Il y a longtemps que j'ai donné ma langue, abandonné ma voix. Je n'ai aucune honte à le dire. Aucun regret d'y avoir consenti. J'ai toujours su que j'étais dans les pages d'un conte, une chambre intemporelle, sombre et feutrée comme le velours.

 

 

 

Première page du roman BLANCHE C'EST MOI

éditions ACTES SUD , Février 1993.

 

 

Tag(s) : #Poésie

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