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Ay qué dia tant triste en Madrid ! 1

Qu'on se le dise

la terre n'a pas tremblé ce jour-là

Nul astéroïde vagabond

ne s'est écrasé sur la Bourse

Pas de nouvelle marée noire

et la précédente allait bientôt

être traitée dans les urnes

La télévision aboyait, miaulait, caquetait

stridulait, croassait, brayait, blablatait

Les footballeurs s'étaient mis au vert

Les taureaux paissaient

Les écrivains faisaient la grasse matinée

Le moustachu polissait son discours d'adieu

Le serial killer

s'était donné un temps de réflexion

et Dieu le père ou la mère

était comme à l'accoutumée

aux abonnés absents

 

1 Las ! quel triste jour à Madrid ! (Référence aux attentats du 11 mars 2004.)

 

 

Qu'on se le dise

le temps s'est brusquement figé

puis il y eut cette sonnerie anodine

perdue parmi la cacophonie des sonneries

Quelques secondes

et la digue de la raison a cédé

la chaîne de l'espèce humaine s'est rompue

Ay qué dia tan triste en Madrid !

 

 

Les héritiers obligés que nous sommes

de toutes les andalousies

de toutes les lumières

De tous les génocides

de toutes les ténèbres

Hébétés

ridicules

Comme des rats

pris au piège de l'impuissance

Pour la millième fois

cherchant à comprendre

alors qu'on a cru avoir compris

la dernière fois

Crevant les yeux

le gouffre insondable du mal

Alors plongeons-y

ne serait-ce que pour éprouver

une infime parcelle du calvaire

des nouveaux arrivants

au bal masqué de l'horreur

là où la chair et l'âme sont fourguées

dans le crématorium d'un cercle de l'enfer

que nul texte inimitable

ne nous a signalé

 

 

Messieurs les assassins

vous pouvez pavoiser

Spéculateurs émérites vous avez acquis à vil prix le champ incommensurable des misères, des injustices, de l'humiliation, du désespoir, et vous l'avez amplement fructifié.

La technologie des satans abhorrés n'a plus de secrets pour vous.

Vous êtes passés maîtres dans l'art de tirer les ficelles de la haine pour repérer, désigner, traquer, coincer et régler son compte au premier quidam conscient ou inconscient du risque de simplement exister.

Qu'il mange, qu'il soit debout ou couché, qu'il fasse sa prière, qu'il remue des idées dans sa tête ou se rende à son travail la tête vide, qu'il caresse la joue de son enfant ou cueille une fleur, qu'il écoute une musique lui rappelant la terre de ses origines ou la rencontre qui a changé le cours de sa vie, qu'il écrive un poème ou remplisse sa feuille d'impôts, qu'il parle au téléphone avec un plombier ou à sa mère alitée dans un hôpital, qu'il lise un livre de Gabriel Garcia Marquez ou un prospectus de pizzeria, qu'il s'ébroue sous la douche ou s'ennuie aux toilettes, le caleçon coincé entre les genoux, qu'il ouvre son cœur à son voisin dans le bus ou baisse les yeux devant le regard insistant de son vis-à-vis, qu'il empoigne sa valise avant de monter dans un train ou coure dans les couloirs kafkaïens d'un hôtel de luxe ou de merde, qu'il vienne d'apprendre que son hépatite C  ne lui laisse que quelques mois à vivre ou tâte sa poche pour s'assurer que son portefeuille est bien là, qu'il se gratte les couilles ou tape du poing sur la table, qu'il aime la compagnie des chiens ou celle des chats, qu'il soit déjà homme, femme, ou encore à cet âge béni où l'ange n'a pas vraiment de sexe et surtout pas d'ailes.

Toutes les marionnettes se valent. Il suffit de ne pas être couché dans une tombe pour être le premier servi.

 

 

Ô doux enfant

est-ce pour cela que tu criais

à t'écorcher les poumons

au moment de naître ?

 

 

 

Messieurs les assassins

On dit que vous faites bien fonctionner vos méninges. Alors, puis-je vous poser une question simple :

C'est quoi pour vous un être humain ?

Pourquoi ce silence ?  Répondez-moi !

Ah je devine votre rictus méprisant et j'imagine la bulle que vous laissez échapper par inadvertance de vos lèvres blêmes. J'y vois un petit insecte sur lequel s'abat un poing velu, et en guise de commentaire cette exclamation : Ça lui apprendra !

C'est vrai et je continue à sonder vos pensées, que cet insecte nuisible a été enfanté par l'être qui vous donne des sueurs froides et que vous vous évertuez à avilir en appliquant à la lettre le principe de précaution : j'ai nommé la femme, pardonnez-moi l'expression. Je devine votre peur et votre dégoût, l'horreur que vous inspire l'avènement de la vie quand, après les ahanements et les cris de la parturiante, la tête visqueuse de l'enfant se libère du conduit immonde que vous avez été bien obligés de labourer et, comble de la déveine, d'ensemencer. Vous ne vous pardonnerez jamais d'être passés par là. C'est pourquoi la mort est votre unique passion. Pour elle vous rougissez, pâlissez. Votre cœur palpite. Vous défaillez. Et quand vous l'avez célébrée, vous vous voyez frappant à la porte de je ne sais quel Éden où des délices perverses vous ont été promises.

 

 

Ay qué dia tan triste en Madrid !

Qu'on se le dise

C'est à Rabat, Alger, Le Caire, Bagdad

qu'on devrait le plus se lamenter

de ne pas savoir que penser

de ne pas savoir que dire

de ne pas savoir que faire

Les héritiers obligés que nous sommes

d'un âge d'or livré aux pleureuses

De tant de rêves avortés

de tant d'avanies

de tant de tyrannies

Hébétés

ridicules

rongés de l'intérieur

par la bête immonde

que nous avons pris l'habitude

de renvoyer d'un coup de pied

à la figure de l'Autre

Responsables ? Coupables ?

Victimes tout aussi bien

des bourreaux que nous excrétons

comme le foie sécrète la bile

Cycliquement écrasés, annihilés

par les potentats que nous exécrons et adorons

parfois luttant

avec la force de l'espoir et du désespoir

pour que nos descendants

puissent croire peut-être un jour

qu'avant la mort

il y a ce qu'une vieille rumeur nomme

vie :

un fleuve maternel

où il fait bon se baigner

de jour

de nuit

En toutes saisons belles

et prometteuses

Seul miracle

sans trucage

 

 

Gens de Madrid

puisque personne n'a pensé

à vous demander pardon

c'est moi qui le ferai

Moi !  Qui est moi ?  Mon nom ne vous dira rien

Pourquoi je le fais ?  Peu importe

Le cri précède la parole

qui parfois précède la pensée

Et puis le cœur a ses raisons

que l'esprit parfois ignore

 

 

 

Alors pardon, gens de Madrid

Pardon de ces nuits à venir

blanches ou grises

où l'être cher

reviendra en fantôme menaçant

vous reprocher de lui avoir survécu

Pardon pour la main

qui n'a pas été retrouvée

Pour l'anneau de mariage calciné

la boite de maquillage ouverte

utilisée au dernier instant

Pardon pour les chaussures intactes

et le soutien-gorge fleurant encore bon

la vanille ou la rose

Pardon pour les amants au cœur d'androgyne

coupé en deux

Pour le rire électrocuté des enfants

Pardon pour les mères de la future place

du 11-Mars

Pardon pour le silence de mes frères

pour ne pas dire leur indifférence

Pardon pour ce que certains d'entre eux

pensent tout bas

Pardon de ne pas avoir fait plus et mieux

contre le loup qui décime

ma propre bergerie

Pardon de ne pas avoir appris suffisamment

votre langue

pour m'adresser à vous dans le meilleur castillan

Pardon à Lorca, Machado, Hernàndez

de ne pas les avoir fait lire à mes enfants

pardon pour les lacunes et les incantations

Pour les yeux secs de la compassion

Pardon du peu que les mots peuvent

disent à moitié

et souvwent ne savent pas

mais s'il vous plaît

pardon

 

 

                            Créteil-Francfort, 16-24 mars 2004

 

 

 

Abdellatif Laâbi

 

ÉCRIS  LA  VIE

 

CLEPSYDRE / ÉDITIONS DE LA DIFFÉRENCE

septembre 2005

 

 

 

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Tag(s) : #Poésie

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