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Le soir mes pas me portent vers la maison de ma mère. Je prononce ce mot avec révérence. Il appartient au registre du sacré ou à l'effusion toute personnelle du poète qui, à défaut d'avoir fait fortune, a trouvé dans la métaphore une richesse capable de supplanter, ne serait-ce que pendant un quart d'heure, une opulence que rien ni personne ne saurait lui ravir. Je sais cela de science certaine. Mon cœur s'enorgueillit ; mon corps le vérifie par de douces réactions de joie. Je regarde le monde avec assurance ; avec bonté ; je le regarde dans sa beauté, et c'est cela qui fait ma différence en ce bas monde - du moins à N'Djamena, sinon à Chagua, le quartier où j'ai élu domicile depuis quarante ans, en dépit de l'exil. Un quartier où je ne vis que quelques jours par an et où la plupart des gens ignorent qui je suis. Je suis l'étranger capital : cela se voit à mes manières... Ma personne, elle, fait sourire sous cape, je n'en tiens pas compte, car la beauté - si éparse dans ce paysage de sécheresse - me rassure. On la méconnaît familièrement, cette beauté. Les murs de pisé, telles des émotions déployées par  des termites, lequel de mes bons rieurs saura les attacher à la politesse qui suinte d'un coin de ciel, même quand la fraîcheur se refuse le matin, en avril, à trente-huit degrés ? Et pourtant ces murs-là - la transparence en moins - sont pour moi comme des paravents japonais. Car, la canicule, lourde, opaque, aveugle, est à venir. Pour l'instant, si l'on tend bien l'oreille, on entendrait voler les pigeons et aussi les anges. Il est encore temps de rêver de tendresse.

 

 

   Revenant au pays comme chaque année pour visiter sa mère, Nimrod emprunte aux premières lueurs de l'aube les ruelles ocre de son quartier d'antan. Par-delà les années la vieille dame n'a pas bougé, et pour son fils exilé, voyageur lettré de passage en ce monde dont elle préserve l'intemporelle réalité, un sentiment soudain se précise : "C'est ma mère qui invente ce pays. Comme j'ai mis longtemps pour formuler cette idée. Elle est si simple pourtant. Dépouillé depuis toujours de la moindre de mes richesses, surtout lorsque j'ai eu dix-neuf ans - qui est l'âge de la guerre civile - , le pays ne cesse de me piller. Ma mère incarne ce dénuement: Aux poètes tchadiens - présents et à venir - je dédie cette parcelle de nudité que même la fraîcheur matinale dédaigne désormais. Il faut beaucoup d'imagination pour lui trouver un attribut maternel. C'est mon rôle à moi qui suis poète. Ma mère invente le Tchad."

   A partir de ce subtil hommage, Nimrod déploie, dans un succession de tableaux, des récits dans lesquels il réenchante les bonheurs passés, évoque les rares moments de partage avec son père, grand absent de sa vie, et revient aux origines de son tempérament contemplatif, comme si dans l'enfance il percevait déjà l'inévitable départ et dès lors s'efforçait de préserver en lui un refuge aux dimensions de l'univers : la poésie est fille de mémoire.

 

 

 

Nimrod Bena Djangrang, plus connu sous le nom de plume de Nimrod, né le 7 décembre 1959 à Koyom au sud du Tchad, est un poète, romancier et essayiste.

Parcours

Après les études primaires et secondaires dans son pays natal, il a poursuivi ses études supérieures à Abidjan en Côte d’Ivoire, où il a aussi enseigné dans les collèges et lycées. Docteur en philosophie (1996) et rédacteur en chef de la revue Aleph, beth (1997-2000), Nimrod vit aujourd’hui en France, à Amiens où il enseigne la philosophie à l’Université de Picardie Jules-Verne, mais ses romans évoquent principalement le Tchad pendant la guerre civile des années 1979-1982. Il dit « écrire le français depuis les rivages de son étrangeté » et déclare « qu’il est temps de considérer le français comme une langue africaine ». Nimrod est aussi le fondateur de la revue littéraire francophile Agotem aux éditions Obsidiane.

Il a reçu en 2008 le prix Édouard-Glissant, destiné à honorer une œuvre artistique marquante de notre temps selon les valeurs poétiques et politiques du philosophe et écrivain Édouard Glissant : la poétique du divers, le métissage et toutes les formes d’émancipation, celle des imaginaires, des langues et des cultures.

Œuvres

Lien externe

     

Tag(s) : #Poésie

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