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Katia Martaud

 

 

 

Le pouvoir du cœur...

 

 

 

 

 

Ce parc existe depuis des décennies. Il fait partie du paysage, personne n'y prête plus attention. Toujours bien entretenu par le paysagiste, chacun le traverse sans un regard. La force de l'habitude...

 

Au milieu de ce parc se dresse un vieux banc de pierre volcanique, posé là depuis sa création. Aujourd'hui, les branches d'un vieux chêne l'abritent du soleil et de la pluie, mais il n'en a pas toujours été ainsi...

Le banc est libre en cette belle journée, car demain il sera retiré. Pas assez moderne, il sera remplacé par un banc peint « nouveau style »...

Nonobstant, pendant des années, il a été le refuge d'Adèle, durant soixante longues années. Chaque jour, elle venait y prendre place avec son livre, toujours le même. Peu importait la météo, elle était là chaque après-midi. Adèle n'a jamais accepté de donner la moindre explication à son entourage, sauf que sur ce banc, elle était bien.

 

Issue d'une vieille famille bourgeoise, elle avait vécu sa vie en respectant les codes imposés par la société. Obéir à son père, puis à son mari que son père avait choisi pour elle. Sa seule rébellion fut silencieuse : venir chaque jour de sa vie s'asseoir sur ce banc depuis ses dix-neuf ans, avec pour seule compagnie son roman « Les Hauts de Hurle-vent », d’Émilie Brontë.

Il était impensable qu'elle discute les décisions de sa famille, alors elle s'y était pliée, résignée.

Son père lui avait présenté Charles et son cœur s'était irrémédiablement brisé en une multitudes de débris. Mais elle n'avait rien laissé paraître. Cela faisait alors déjà deux longues années que son cœur vibrait pour un autre garçon, Arthur.

Malheureusement celui-ci ne faisait pas partie de son monde. Il n'était que le paysagiste qui gérait le jardin de la propriété familiale.

Ils avaient échangé de nombreuses œillades et même quelques mots à l'occasion. Arthur l'avait souvent approché précautionneusement, gêné et troublé à chacune de leurs entrevues inopinées.

Ils savaient tous deux, sans jamais avoir eu besoin de se déclarer leur flamme, ce que ressentait l'autre. À l'instant où Arthur avait pris connaissance des fiançailles d'Adèle, il s'était retiré doucement du paysage familial, changeant même d’employeur au final. Il lui avait été par trop douloureux de voir celle qui faisait chavirer son cœur, se promener même chastement dans les jardins de la propriété qu'il considérait un peu comme son domaine.

Arthur avait alors déniché cet emploi de jardinier dans le parc municipal et l'avait aussitôt accepté. C'est à partir de cet instant que chaque jour en silence, Adèle était venue s'asseoir sur ce banc de pierre près de celui qu'elle aimait en secret, afin de pouvoir le voir, l'observer travailler chaque après-midi du reste de sa vie.

Bien qu'ils ne se soient jamais reparlés, Arthur savait pourquoi Adèle était là. Cependant les convenances primaient, même si au fond de lui, il se réjouissait à chacune des apparitions de sa belle...

 

La semaine dernière, elle était venue comme chaque jour, s'installer sous le grand chêne qu' Arthur avait planté cinquante-neuf ans plus tôt, le jour même du mariage d'Adèle et Charles. Et c'est sous ce même arbre qu'Adèle s'était endormie sous le soleil d'automne. Se sentant soudain très lasse, elle avait cherché Arthur du regard. Instinctivement, celui-ci s'était retourné. Leurs regards se croisèrent pour un ultime contact.

Doucement, imperceptiblement, la main d'Adèle avait quitté ses genoux laissant glisser son livre sur le sol.

Arthur s'était alors approché sachant déjà qu'il arriverait trop tard. Arthur ferma les yeux de l'amour de sa vie, resta quelques secondes à l'observer, puis avait osé un geste impensable. Il dégagea une mèche de cheveux rebelles qui s'était échappée du chignon stricte d'Adèle et d'une main tremblante, l'avait glissée derrière son oreille.

Baissant les yeux, il ramassa le livre et le plaça dans sa poche. Il se rendit ensuite au domicile d'Adèle afn de prévenir de l'incident.

 

Aujourd'hui, Adèle ne viendra pas. Elle ne viendra d'ailleurs plus jamais. Arthur n'a pas mis son tablier de travail mais a enfilé son plus beau costume. Bien qu'il soit âgé, il avait continué à s'occuper bénévolement des plantes du parc, mais il ne le ferait plus car sans Adèle ce parc lui paraissait bien morose.

 

Il s'avança jusqu'au banc, une rose rouge à la main. Il inspira profondément le parfum que diffusait la fleur, puis la déposa délicatement sur la pierre froide, avant de se recueillir quelques instants.

Arthur finit par se résoudre à rentrer chez lui. Il s'installa confortablement dans son vieux et unique fauteuil élimé. Il sortit l'ouvrage usé de sa poche de veste qui ne l'avait pas quitté depuis le jour où il l'avait ramassé sur le sol du parc.

Sa main caressa la couverture de cuir pendant de longues minutes. Puis il l'ouvrit et commença à lire...

 

Sa logeuse le trouva dans la même position deux jours plus tard, lorsqu'elle vint chercher son loyer. Arthur avait lu le livre jusqu'à la dernière ligne. Celui-ci était encore ouvert sur la dernière page. Une note manuscrite était griffonnée à la suite du texte.

 

« L'amour fait vibrer mon cœur

chaque jour il diffuse avec ardeur

une dose sublime de bonheur

parmi le parfum des fleurs ».

 

Adèle

 

 

Celle-ci avait écrit cette note la veille de son trépas. Faisant chavirer le cœur d'Arthur, une dernière fois, il l'avait rejoint...

 

Au même moment, dans le parc, des employés s'affairaient à démonter un vieux banc inutile pour le remplacer par un autre plus moderne...

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Nouvelle

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