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Portrait réalisé par Muriel Bergasa

 

 

 

 

                                          I

 

Faites, Seigneur, que cette montagne m'épargne,

Et qu'aux ombres du couchant elle s'accroche,

Pénitente. Le ciel, grand ordonnateur, coule sur moi

L'or de la Tripolitaine. Ainsi se concertent un verbe blond,

Une sentence de paille, des beautés transhumantes.

Et quelle lenteur, jardins, pour moi qui veut dormir !

J'ajuste ma faim aux pas des enfants, je traque

Le verbe être, hormis la césure du glaive.

Mes pieds foulent le seuil d'un bref commencement.

 

 

 

 

 

II

 

Berger, pour toi les étoiles ne somnolent,

Et leur symphonie emplit ton oreille.

Chambrée en ut majeur, elle travaille

Au renouveau du plain-chant. Archivons

Les chemins, la source. Un gazouillis profond

Prononce la paix ; une palmeraie y répond.

Et sur nos lèvres l'écho venu de nulle part,

L'obole du rêve. Une montagne survient

Qui, sur l'heure, semble verte.

 

 

 

 

 

III

 

La douceur du matin, ce lieu enfoui et superbe,

Un besoin d'infini. Oasis de Faya-Largeau,

Onguent pour la peau et les yeux, pour la prière

Vous attendrissez nos paupières.

Des paysans régentent les dattiers, leurs fleurs

Ont été fécondées par de justes mains. Les femmes

Auprès de qui nous trouvons asile, dans leur velours

Gras et noir, se destinent à nous avec autorité.

 

Nous avons gagné le lieu exempt de toute brûlure.

Si nous y taquinons les muses, c'est que la paix

Y remonte des nappes phréatiques,

Le sol fleurit ; il orne nos fronts d'une fierté parfaite.

 

 

 

 

 

IV

 

Hommes conçus au sein de l'espace, langés avec la soie,

Sans couture ni césure. Géants en fil de fer, vous arrachez

Le marcheur à la pesanteur. Ah, ces corps royaux

Arpentent l'océan incomparable !  Et, entre leurs jambes

D'échassiers, le genre humain instruit sa naissance !

 

Puissances, astres chus à la verticale des vœux,

La marche vers l'infini nous rendra-t-elle raison

De notre destin d'errants ?  J'accours, j'abandonne

Cette mienne enveloppe comme du papier mâché.

C'est là mon offrande, et vous n'en avez cure,

Princes dont l'œil ne cille pas !  Ah, votre église

Est redoutable !  Seul lui sied un culte sans objet.

 

 

 

 

 

V

 

Et je la bois, la lumière augurale. À son corps sélène,

Je concède la part de non-être qui est en moi,

Pure, floconneuse déesse. C'est à jeun qu'on la vénère...

J'escalade les sommets, puisqu'ils sont en moi.

L'esprit des hauteurs est un alcool, et je sais soutenir

La cantate de la voie lactée !  Poreuses étoiles,

Quelle musique flatte en vous la basse fondamentale ?

 

 

 

 

 

VI

 

Ainsi revient le motif des harmoniques.

Je songe à toi, Faya-Largeau, à tes murs ocres et blancs,

À tes femmes et leurs lèvres désireuses. Sur le pas

Des portes, elles nous accueillent le cul à terre.

Dunes fortes de leur réserve, Tibesti, à l'horizon

Des dattiers, tu ponctues le charroi du sable.

Ah, la déshérente richesse et son essaim d'avoine !

Montagne, voici que je dandine entre deux bosses taciturnes,

Sollicitant, en aveugle, la grâce de mourir en apesanteur.

Je cultive un plaisir à bride abattue !

 

 

 

 

 

VII

 

Nos nourritures sont de celles qu'on arrache ou pille.

À l'heure des vêpres, une parole réclame sa ration

D'humidité ; une libation rouge et or demande son dû.

Vénus s'allume et répond à Orion ;

La mort nous fauche sur des sommets transparents.

Et, sous de hautaines arcades, le matin, quand la fraîcheur

Est cueillie comme un butin, l'hospitalité travaille

La terre avec amour. Il vaut mieux deviser autour du thé

Que courir après des balles traçantes. Cette terre

Se fourvoie, qui est devenue trop héroïque.

 

 

 

 

 

VIII

 

Montagnes bleues du soir, petits êtres tombés en faiblesse,

Sérénité qu'un aède pare de toutes les vertus,

C'est à l'heure où des missiles se manifestent.

Le napalm déversé sur l'or du sable confirme

L'absence à elle-même. Aurons-nous innové en matière

De massacres ?  Têtes enveloppées de chèches blancs,

Fantômes qui ajoutez à la solitude un attrait mortel,

Je dénoncerai partout l'horreur des royautés sanglantes.

Je dirai : "Ne courez pas après l'étendue, peuplez-la !"

 

 

 

 

 

IX

 

Nous avons bradé le bonheur, la simplicité ;

Nous lui préférons l'extravagance géographique.

La paix revenue, quels frissons amasserons-nous

Sur l'argile de notre cœur ?  Nous ne venons pas

Tous du Tibesti, nous n'aspirons pas tous à y vivre,

Mais la mort qui nous guette emprunte parfois son visage.

Et le soir revient. À l'arrière des pitons rocheux,

Au creux de l'infini, s'esquissent des derricks

Qui pompent je ne sais quoi. Ma nuque enfle, le paysage

Se réinvente ; il y a comme l'appontement d'un Little Texas.

 

 

 

 

 

    X

 

Astres, vous ennoblissez l'étendue. Désert : désir

De partance qui ramène le ciel sous nos pas.

À celui-là nous ferons un triomphe qui rapatrie

Nos émotions !  À celui-là et aux dieux domestiques !

Or nous marchons, et un chant profus, solitaire,

Constitue notre seul gréement. Pic d'Émi-Koussi,

Nous nous élevons dans la sphère des balles.

Elles promettent aux montagnes de les revêtir

Demain d'une étoffe charnelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

Extraits du livre de poèmes EN SAISON  suivi de  Pierre, poussière

Editions OBSIDIANE  2004 /  16 Euros / 144 pages.

 

 

 

 

Tag(s) : #Poésie

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