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   Les chemins mènent tous au secret. Ils s'infléchissent à quelque tournant, on marche ainsi en pays réel et puis soudain hors du temps mesurable. On se retrouve enrichi de quelque épaisseur de vie étrange comme si l'on avait déjà vécu plusieurs existences. Pays à la brisure du crépuscule comme s'il voulait signifier qu'il est tard mais toujours temps. On ramène alors de ces sortes de regards, de ces voyages, la connaissance de l'être dilaté, perméable au possible, un réel annexé, magnifié. Dans ces randonnées en pays de vertige, toujours hâtives, on grandit. Il reste de ces fulgurations une ivresse toujours plus menaçante, une drogue plus exigeante qui demande, au péril de la vie, toujours plus d'audace. C'est la vie multipliée dans les humbles choses qui débouchent sur la largesse et l'illumination. Alors le respect devient amour.

 

 

 

 

 

Le mot bleu fait partie de l'impossible.

Une note colorée déplace le centre.

Cela pourrait être une veste oubliée sur un portail,

Comment entrer dans ce cadre à mille lieues ?

Il n'y a pas de porte.

C'est écrit avec des signes solaires

D'une écriture phénycienne avec des taches de lichen.

Le sphynx étire ses pattes.

Un homme vient de passer.

Il y a des remous. L'air est habité.

 

 

 

 

Ne parle pas. Ne parle pas. Ne parle pas.

L'air va fleurir. C'est un bouquet triste

Vite fané. Sois prêt, le mur va s'ouvrir

Et tu verras le versant de l'autre monde.

 

Chacun s'en va selon son rythme

Avec un air de danse dans la tête,

La réalité dans les bras. Chacun est

Heureux, chacun est triste des mêmes choses.

 

La route est pleine de chansons inouïes

Et le cœur de fleurs saccagées.

 

 

 

 

La croix de  Belaygue

 

 

Ce n'est pas le corps qui se dégage de la pierre,

C'est elle qui l'envahit

Et les poignets sont pris

Et la tête penche sur l'épaule comme un début de colline.

Les muscles ont des attaches lointaines au-delà des routes

Avec les arbres, les talus, plus loin que l'horizon.

C'est une pierre dévorante

Qui hêle la croix dans mille branchages au carrefour

Et retient la nuit le voyageur supplicié

Dans une osmose géante qui élargit le ciel.

 

 

 

 

Celui qui habite le chant, l'étage que je n'atteint pas,

Qui vit de l'air,

Prend souffle où je m'exténue.

La bête étrange du poème

Se retourne dans son sommeil

Et le poème tremble où les hommes se rassemblent.

Quel est celui qui a saisi ma vie ?

 

 

 

 

A l'entrée du pays,

Passe, dit la branche de roses.

La bardane et le fenouil veillent,

Constellations du vent et du silence.

Seul le rythme intérieur du sang

Nous conduit. Nous sommes les vivants

Engagés vers l'autre côté des choses.

 

 

Magnifiquement calme, inviolé, inchangé,

Le paysage guette. Il attend,

Familier.

A nous de choisir l'ombre bleue,

Les allées qui ouvriront le chemin.

Un petit vent comme un jeune chien nous accompagne,

Il gambade,

Il unit la terre à l'autre terre.

 

 

 

 

Nous sommes sur la frontière

Alertés en pays de conscience

Et prêts à la plongée.

 

Deux feuilles brunes en tourbillon

Sont passées. Présages de fées.

 

Dans la chaleur, le vide,

Les esprits de l'air nous entraînent.

Le vieux mur va s'ouvrir, flexible comme l'eau.

 

Voyageurs immobiles, quelle fièvre

Nous habite, perdus dans l'ineffable visage ?

 

 

 

 

Ce qui m'intéresse c'est la joie.

Elle ne vient pas par le chemin des palmes,

Elle chante derrière quelque chose,

Perpétuellement en route. Comme l'eau

Derrière le rocher, le vent derrière la porte :

Apprivoiser les mots, leur laisser passage

Entre les arbres. par quelle route non pavée

Viennent l'adoration et la magie ?

 

 

 

 

C'est dans le sommet que j'habite,

Où la lumière est crue.

Une herbe tendre comme une croupe.

Paysage masculin, féminin,

Hanté de plaques tournantes,

Autant d'arbres, autant de cadrans

Et personne pour lire l'heure.

C'est avant le déluge

Promis à la destruction,

Détruit avant d'être créé,

Quelque chose comme l'innocence non révélée,

Le bleu clair qui sonne

Dans un air sans tympan,

Un dieu sans visage enfoui dans le cœur de l'arbre,

Mais qui ordonne tout

A partir de l'ombre ou du jour, on ne sait pas.

 

 

 

 

   Encore un peu de temps et nous serons heureux. Voici que nous dormions. Le sommeil est un arbre et sous l'écorce nous étions beaux et nus. Un chevreuil de sang a charge de guetter, son oreille nocturne n'entend que le glissement hors saison des heures qui ne sont à personne. "Encore un peu de temps", dit la voix. Elle dit aussi : "Écris ce livre car les paroles restent, celles qui sont nées sans lèvres. Prononce la parole qui est source de vie".

 

 

 

 

Le temps se plaît sur les limites du feuillage.

Comment vivre avec douceur, dans ce silence ?

Les mots s'effondrent.

L'habitude du malheur et de la joie nous a donné

Une âme de paille et d'airain.

Et voici que désarmé je passe dans un monde sensible

Où les ombres supplient.

Le temps est amer, disent-elles.

Et je me courbe, j'ai mal au cœur,

Les taches de rouille sur les mains

Parlent de la Terre Promise.

 

 

 

 

Déjà l'herbe brûlée,

Le sentiment des promesses tenues,

La lourdeur des fruits,

L'acceptation.

 

Ceux qui foulèrent ce sentier

S'en sont allés.

Les collines sont mystérieuses.

Ils ne sont pas perdus dans les bleus lointains,

Dans l'humilité anonyme

Des passants.

 

Très tard, aux lieux où ils disparurent,

Un espace blanc

 

Que veille

Une présence désespérée.

 

 

 

 

                                                       ***

 

Le choix des poèmes du recueil "EN PAYS DE VERTIGE" de Jean Malrieu, publiés ici, est extrait d'une très belle édition réalisée par "Le Verbe et l'Empreinte", le 29 juillet 1983, et tirée à 200 exemplaires numérotés sur papier Ingres format 16 x 25 cm, et imprimée par Daniel Munier en Garamond corps 11.

Cette édition originale est accompagnée d'une gravure de Marc Pessin, également numérotée et signée par l'artiste à 200 exemplaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Poésie

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