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Marie-Paule Bargès

 

C'est le premier et le dernier jour.
Quelque chose finit aujourd'hui. Je le sais, je le sens depuis quelques mois et je ne peux plus aller contre. Ça a fait son chemin tout doucement, pernicieusement presque, ça a filé sa trame jour et nuit.
La journée était longue, rude, elle se termine enfin.
J'étais la dernière. J'ai tout éteint. J'ai refermé la porte et branché l'alarme qui ne sert à rien. J'ai refait le chemin à l'envers. J'ai pensé, c’est peut-être la dernière fois. J'aurais aimé y croire.

 

Qu'importe quelque chose finit aujourd'hui, je le sais. C'est écrit.

 

Je suis rentrée chez moi par le canal. La lumière s'y baigne certains soirs, tellement nue, tellement belle que ma gorge se serre.
Quelque chose finit ce soir, ça m'est apparu soudain clairement dans la lumière d'or liquide qui fond entre les arbres et dégouline sur les vitres de l'immeuble en face.
Assise dans le vieux fauteuil en cuir avachi qui me suit partout, je le lis sur la façade, en face, comme on lit dans un livre. Le livre palimpseste de ma vie s'est coulé ce soir sur les vitres d'un immeuble comme l'or sur la tranche des vieux livres de mon père où je glissais mes doigts curieux.
Il suffisait de lire. J'ai lu.

 

Je caresse ce soir tout ce qui n'est plus et tout ce qui est à venir.
Sur la chaîne Harvest tourne en boucle. Tout est parfait. Je me sens bien pour le premier soir de cette vie nouvelle.
Paisible et libre.

 

J'ai travaillé tout le jour, c'était pénible, laborieux. Parfois tu tiens des vies au bout de ton stylo et si tu dérapes, tu peux noyer quelqu'un. Je n'ai noyé personne mais c'était pénible de les tirer ces corps endormis jusqu'au bord; L'esprit se vide, se vide, se vide, se vide avec le corps…

 

Alors, j'ai écrit un autre poème érotique pour lui, entre deux sauvetages, des mots pour la douceur, pour que le corps vive, pour que l'esprit respire, pour desserrer le collier, pour que les sexes se serrent et s'enserrent, pour la douceur, pour nommer les désirs, pour la joie, pour le plaisir. Des mots écrits pour lui, pour ce non lieu où je m'échappe, qui m'échappe, qui échappe, pour ce non lieu où tout peut se dire, s'écrire, se faire et se laisser faire. Ce lieu qui me manquait alors que je n'en savais rien, cette fiction qui est la nôtre, jusqu'à ce qu'elle s'écrive, enfin. Ce non lieu qui m'attache à lui, si étrangement, si légèrement, si librement que cela me trouble encore et toujours et encore...

 

J'ai mangé quelques biscuits, je n'ai pas encore faim.

 

J'ai feuilleté le journal de Guyotat et j'ai pensé que l'écriture est une bien douce torture et un bel amour. J'ai pensé à vous, me demandant si elle vous torturait aussi, parfois. Occupant tout, autour de vous, cette exigeante d'absolu, cette jalouse, cette envahissante, cette belle et sublime salope qui vous fait oublier qui vous êtes, où vous êtes, cette …et j'ai pensé que nous sommes tous mêmes. Tous. Presque. Sauf vous. C'est facile à dire, mais je m'en fous. Ce sont toutes ces petites choses comme vous qui rendent la vie douce comme j'aime et qui font oublier qu’un jour elle doit finir.

 

Je n´ai pas encore faim.
Ce soir cette pensée de vous me suffit, me nourrit.
Et cette vie nouvelle qui s'amène… je l'aime.

 

Je vais donner à boire aux plantes, il est tard.
Je repense à cette chatte que j'ai tant aimée. Ce soir, je voudrais qu'elle revienne. Qu’elle soit là. J'aimerais qu'elle soit là, mon écaille, ma douce, pour caresser son fragile cou et qu'elle ronronne sous mes doigts.,

 

Le jour s’est éteint. Hier n’est plus
J'écris cette première nuit.
C'est une première fois.

 

 

 

J’ai raté des trains, j’ai pris des avions qui faisaient le tour de la terre. Autour de minuit, il n’est pas encore demain et je n’ai plus jamais atterri. Les jours, je les compte à pas d'heure, depuis toi.
Je dois avoir plus que ton âge et je m'en sens très bien ainsi.Tellement moins éparse et plus fragile aussi d'avoir vieilli. Je suis née en automne à cause du rouge et du jaune et des feux qu'il faut attiser sous les poussières de septembre. Pour toi qui mènes la danse et bouleverses mes éphémères depuis que tu m’envoies en l’air par grands vents, je vole et j’envole des caravelles à flots bleus qui se mesurent aux nuages.
Quand tu m'embrasses, je suis au phénix, je suis la braise qui rougit les cendres, la plume lisse à tes salives. Depuis toi, je suis comme j'aime. Depuis toi, je suis celle que je suis.

 

 

 

 

 

 

 

Trop de nuits
trop d'absences
tellement d'amours mortes
trop de larmes tombées
à la basse saison
trop de souvenirs vagues
et plus que de raison
pour nous en souvenir
de ces fruits mûrs
tombés au pied de l'arbre
cette peau morte
ces écorces
ces morts
qui nous désertent
pourquoi nous hantent-ils encore ?

*
Et toi
pourquoi t'attardes-tu
à ma table
que veux-tu que je donne
que veux-tu prendre
de quelle vie, dis-moi, veux-tu
que nous causions ?

*
Je connais tant la mienne
parle-moi de la tienne
de tes vivants
de tes morts
frappe mon cœur
tout doucement
il est faible
il tremble entends-tu ?
porte-le contre toi
porte-le loin de moi
porte-le loin là-bas
dans le mauve et le rose
jusqu'où la mer se noie.

 

 

 

 

Ce jour d’aimer il pleut sur les toitures
pleurent les tuiles, les gouttières
sous l'abri bus je pense à toi
dans le métal gris
que l'azur sature
toi de nulle part venu
toi sur toute la ligne
tes yeux ourlés de bleu
tes lèvres toujours chaudes
baignées de lumières blondes.

*
Ce jour d’aimer il pleut sur les toitures
la pluie fredonne - la la la -
doucement
ses doigts de cristal pianotent
les fatigues sous tes paupières
quand je quitte le lit
où tu dors encore
diluant nos nuits blanches
l'empreinte de nos sexes roses
dans le matin pâle.

*
Comme en rêve je vais
perchée à la verticale des ponts
pensant à toi
jusqu’au vertige
quand le bus loin de ton corps m’emporte
dans la lourdeur recluse des sundays
chaloupant toujours
dans tes inédites voilures
sous la pluie par-dessus les toitures
encore je te baise et te baise encore.

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Poésie

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