Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LA DERNIÈRE PHOTO

18 décembre 1907 / 25 décembre 1971

 

 

 

 

            AU PLUS GRAND ARBRE

 

Fleuve d'écorce et de racines,

plonge aux ténèbres de l'argile

les fils de ta conscience obscure.

Tends vers le soir tes doigts, tes veines, tes rides

et, sur tes épaules fragiles,

sens se fermer les bras bronzés du crépuscule.

 

Grand simulacre printannier,

aimant des sèves de soleil,

astre ramifié qui aspire

les vagues de l'éternelle marée,

ta tristesse dort derrière la voilette d'avril

comme une femme derrière des persiennes aveugles.

 

Tendre aubier nourri du lait de l'aube

sévère et transparente fatalité d'ombre,

dentelles de nervures,

tu promets l'espoir du feuillage à la verrière,

le pansement du lierre au mur aux cent lézardes

et la fraicheur au banc des pelouses futures.

Les flammes du matin lécheront ta cime avant les autres.

Tes frères écouteront l'âme du paysage

mais tu respireras plus haut que leur visages.

Hors des saisons, tu fixeras dans les nuages

le cycle de la pluie et le cycle des feuilles

et l'horizon qui rampe et porte sur le dos

les lumières du ciel et les foyers des villes.

 

C'est en cueillant la scabieuse

que j'ai retrouvé les mots

qui tournoyaient sans issue

avec leurs ailes coupées,

avec ton nom dans la gorge.

Tu peux maintenant sortir de l'onde,

confiance en robe d'algues.

Les mots sont venus le bec entrouvert

et planent avec des ailes neuves.

La mer a jeté son gant frisé sur la côte,

et le double silence est si lourd de paroles

que le vrai discours commence

au sommet d'une tour blanche.

 

                                                                                                   Le coffret sous la cendre, 1938

 

 

 

                                LE CREUX DES NUITS

                                         (fragment)

 

Entre l'arbre et le sol

cette couche d'humus,

entre la branche et l'air

cette fuite du temps,

de la racine au faîte

une obscure coulée,

le masque d'une écorce

imperméable et dure.

 

Ne pouvoir mettre à nu

cette sève aveuglée,

ne pouvoir arracher

le dépot des années !

 

Mais tout se dissimule

en escomptant la mort,

le mot reste inouï

et la plante enchaînée,

 

et moi-même qui suis

tel un arbre d'hiver

je me livre au silence

et me soude à la terre.

 

 

Vois la nuit du cheval qui court sur la forêt.

Les oiseaux sans frayeur transformés en étoile

font refleurir leurs nids au sommet des montagnes.

Chaque rose est un galet d'or sous les torrents.

Tu pars, je t'accompagne et nous marchons sur l'eau.

Le fleuve est retourné vers la neige éternelle.

Dans les sapins, les yeux des biches nous caressent.

Entre l'arbre et le sol cette couche de rêve,

entre la branche et l'air ces pépites d'espace,

le ciel est une ruche et nous goûtons son miel.

Nous cueillons le silence immense des rumeurs

et nous nous comprenons sans que passe à nos lèvres

le vent qui soulevait jadis notre poitrine.

C'est la nuit des bateaux qu'endormaient les feuillages.

Je me fais ta foulée, tu deviens ma poursuite.

Nous entendons le temps qui s'arrête au zénith

et le chant de l'absence au fond des coquillages

dont la mer est venue consteller nos prairies.

Vous ne reviendrez plus jamais, jours inutiles.

J'ai noué sur les bruits le bâillon de la terre.

Les bourgeons resteront fermés sur leur puissance.

Toutes les fleurs de nos désirs sont au-delà.

La mort n'a plus besoin de nous tendre ses fruits.

Nous buvons notre soif, nous courons immobiles.

Écoute les futaient qui volent dans le soir

et ne me cherche plus puisque je suis ton ombre.

 

                                                                             Noir comme la mer, 1951

 

 

             LE FEU MOUILLÉ

                                               À Gaston Bachelard.

 

Très loin sous l'eau le feu est allumé

le feu des pluies trouant la lucarne des mers.

Mille saisons de sècheresse

ont en vain tenté de l'atteindre.

Lampe veillant en profondeur

ce feu mouillé derrière la vitre du rêve

ne veut pas dévorer les feuilles de la terre.

 

Pour lui l'arbre est fluide et l'herbe toujours souple,

le sel liquide brûle et pourtant vivifie,

les jardins ravagés donnent toujours des fruits,

la braise de la joie coule mieux que les pleurs.

 

Loin dans le temps lhiver allume sa mansarde.

Le fleurs du jour qui tombent dans la nuit

les larmes d'or que la mer engloutit

forment l'humus où germent les soleils.

Sur tout l'onde éternelle étale son glacis.

La vie, la mort sont une même flamme.

 

                                                                                                Étrange Forêt, 1953  

 

 

Tag(s) : #Poésie

Partager cet article

Repost 0