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1926 / 2008

 

                              

 

                                      PAROLES

                                                       À Jacques Bour.

 

Dans le lazaret de ma ville

Je sculpte un rêve féodal

L'automne est un prince tzigane

Si délicat de la poitrine

Qu'un baiser d'amour lui fait mal.

 

Sur toutes les flaques d'azur

Danse l'amour de ma jeunesse

Je bois des bocks de bière obèse

Et mon triste poney pour rire

M'emporte vers le souvenir.

 

Je veux aller dans la forêt

Ramasser mon fagot d'amour

Ramasser les bruyères mortes

Et les mousses des alentours

Pour le feu des nuits qui grelottent.

 

Un saxo sonne dans le soir

Et les copains des carrefours

Soulignent les mots les plus lourds

Sur les cahiers de ma mémoire

Pour tout oublier c'est trop tard.

 

Ma peine est un cri capital

Je la connais comme une bête

Que j'aurais cognée aux étoiles

Comme un matou sale et suspect

Qui se pourlèche sous un poêle.

 

Dans le lazaret de ma ville

Saoul du plain-silence civil

Je dénoue les  Ainsi soit-il.

 

                                                  Les Temps obscurs.

 

 

 

 

 

                         

                                TRAÎNE-MISÈRE

                                                                 

                                                                         À Paul-Alexis Robic.

 

Un petit mort s'en va sous terre

Et la cloche n'en a rien dit

Le corbillard creuse l'ornière

Le curé frileux et poli

Marmonne un latin prolétaire.

 

Nous sortirons de ce jour fade

M'avait dit le marchand d'amis

- Marchand, je veux vingt camarades

Pour former le cortège et puis

Un festin pour la régalade.

 

Un petit mort s'en va sous terre

- C'est un enter'ment sous la pluie-

Quel est le matou grabataire

Qui fait ce boucan dans la nuit

Mon Dieu, le pauvre qu'on enterre !

 

Lazare n'était qu'endormi

Au lit des visites dernières

Un petit mort qui m'était cher

Brouille l'algèbre et l'infini.

 

                                                                  Les Temps obscurs.

 

 

 

 

                                               AVANT LE CORPS

 

 

Je n'étais pas encor descendu sur la terre

Et déjà je souffrais comme une créature

Par mon esprit, mon être et mon âme plénière

L'homme que je portais prenait charge de chair

Retrouvait un visage, une voix familière

Et soumettait le monde à son premier murmure.

 

Ombre,

Je n'étais pas sorti entre les ombres

Et déjà je savais que je venais trop tard

J'arrachais au soleil les insectes du soir

Et transi je touchais le dieu de ma mémoire

D'un peu de boue vivante et de salive simple

Ce dieu je le voulais d'amour sans le savoir.

 

Mobile dans le grand mouvement des planètes

Issu de l'argile et des limons les plus noirs

Je passerai dans les plantes qui me pénètrent

Par le souffle et le sang d'un ciel qui se déclare

Je tirerai toute ténèbre de ma tête

Et naîtrai de malheur, de légende et d'histoire.

 

Je n'étais pas encor descendu sur la terre

Et déjà je souffrais de mon cœur à mes reins

Je souffrais par les plaies vives de l'univers

Et demain, dans la mort de mon âme de chair

Je souffrirai toujours de ce mal millénaire

Qui m'arrache à l'humus et me livre à l'humain.

 

                                                                           Les noces de la terre.   

 

 

 

 

                                      MA  MÈRE

 

Ma mère ne sait pas jouer du piano

Les épingles du vent d'hiver percent son châle

Elle a pleuré d'être sans feu et sans étoile

Et pauvre, elle a mis le bon Dieu dans ses travaux.

 

Aujourd'hui, épuisée, elle dit ses matines

Au lit. Elle aime tant son long chemin de croix

Qu'elle rit en songeant aux peines d'autrefois

Humble dans ses douleurs et dans sa pèlerine.

 

Du lavoir au jardin, sous la pluie des ponants

Son âme est devenue tendre comme la terre

Quand elle prie les morts reprennent sa prière

Et le pardis passe au milieu des vivants.

 

                                                                 Les noces de la terre.

 

 

 

                                         J'AI  VU  LE  LOUP

 

 

J'ai vu le loup  le renard  l'alouette

La jeune fille aux robes relevées

Qui passe le fleuve d'amour à gué

dans un pays de pardon et de fêtes.

 

J'ai vu le loup  le renard  le mauvis

La fille qui s'en retourne aux prairies

Dans le fleuve le cerf qui tremble et boit

J'ai reconnu le chant de l'alouette

Le long museau camouflé du goupil

Qui se coule dans l'ombre du sous-bois.

 

Dame d'azur se peut-il que l'on meure

Avant d'avoir connu le temps d'aimer ?

J'aime le chant du mauvis des genêts

Ô jeune fille en quelle joie je pleure !

 

J'ai vu le loup, le renard, l'alouette

D'autres oiseaux que je n'ai pas nommés

D'autres pays où les dieux vont manquer

D'autres amours qui sont mortes peut-être ?

 

Je n'entends plus le chant de l'alouette

Même le cri coupable du crapaud

Je reste seul sans fièvre ni repos

A tutoyer les dieux de ma fenêtre.

 

                                       La lampe du corps.

 

 

                           PAÏENNE

 

Païenne chaque jour, prête à t.outes les noces

En ton corps le soleil peut éclater de rire

Tes cheveux à tes reins protègent ton plaisir

Et tes seins multiplient ce que donne la force.

.

Tu n'es pas une femme égarée dans la ville

Tu n'es pas une fille offerte aux voluptés

Tu reviens d'un pays où je n'irai jamais

Et ton âme fais loi dès que je l'imagine.

 

Sur le sable la mer qui monte prend la pose

Comme elle, au chaud du lit, tu veux t'anéantir

Et lorsque tu me fuis et lorsque tu m'attires

Le flus et le reflux débordent sur les choses.

 

Combien de temps encor jetés dans la lumière

Où passent les frelons noirs de l'arrière-été

Pourrons-nous éviter les pièges du péché

Et donner à l'amour le poids de notre chair ?

 

                                                         La lampe du corps.

 

 

Romancier, poète, critique littéraire à Ouest-France pendant quinze ans, Charles Le Quintrec est décédé le 14 novembre 2008 à Lorient, à l'âge de 82 ans.

Charles le Quintrec, écrivain breton prolifique (une cinquantaine d'ouvrages à son actif), est né le 14 mars 1926 à Plescop, près de Vannes dans le Morbihan. Il était domicilié à Moëlan-sur-Mer (Finistère). Ancien critique littéraire à Ouest France, il termina sa carrière journalistique comme directeur de l’hebdomadaire La Bretagne à Paris

Il a écrit de nombreux recueils de poésie ainsi que des romans, édités pour la plupart chez Albin Michel. Tout au long de sa vie, Il a côtoyé plusieurs écrivains de renom comme Hervé Bazin, Robert Sabatier, Armand Lanoux, Armand Robin ou Bernard Clavel, entre autres.

Il a également reçu de nombreuses distinctions et prix littéraires. Il était chevalier de la Légion d'honneur et chevalier des Arts et Lettres.

Il avait obtenu aussi la Bourse Goncourt de la poésie, Grand prix de la Société des Gens de Lettres pour l’ensemble de son œuvre, le Grand prix de poésie de l'Académie française et le Grand prix catholique de littérature pour l'ensemble de son œuvre.

Une reconnaissance par l'intermédiaire de toutes ces prestigieuses récompenses, dont il ne se lassait pas. Il y était d’autant plus sensible qu'il avait connu une enfance extrêmement pauvre : à l'âge de dix-sept ans, atteint de tuberculose, il avait même dû séjourner dans un sanatorium à Evreux, autant d’expériences qui devaient le marquer à vie.

Ses écrits révèlent son amour authentique pour la Bretagne et sa foi catholique.


Quelques oeuvres de Charles Le Quintrec :

Les Chemins de Kergrist. Albin Michel ( Prix de l'Académie de Bretagne)

Chanticoq. Albin Michel

Le Christ aux orties. Albin Michel

Les Nuits du Parc-Lann. Albin Michel

La traversée du lac. Albin Michel

l'Empire des fougères. Albin Michel

 

 

 

 

 

Charles Le Quintrec et son ami intime Alain Lemoigne

Charles Le Quintrec et son ami intime le poète Alain Lemoigne

Charles Le Quintrec et son ami intime le poète Alain Lemoigne

Tag(s) : #Poésie

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