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Un instant tu as oublié le nom
des choses : la nuit est vide,
l'heure n'est plus cette écriture
du sable et des oiseaux.

Un instant tu es entré dans
la non-vision du soleil, dans
l'immobile minuit, dans la cave
de l'impossible naissance

Du monde. Il n'y avait nulle
apparence, nul être, pas même
la trace d'un brin d'herbe ou l'hypothèse

D'un nuage, ni début ni fin,
seulement cette mesure de l’in-
connaissable et la parfaite absence.

 

 

In Syllabes de sable © Poésies/Gallimard 2004 p 159

 

 

****

 

 

Devant toi, venu
d'un quartier d'enfance, que vois-tu
ne sachant plus où ni quand :
ciel craintif, orage contenu ?

Quel jour déclinait, brouillard
d'heures en dérive, avec
un bruit de roues, jusqu'au
fond du soir ?

Tu marchais le long des roseaux
sombres du fleuve, minuscules
myosotis ici ou là, camélias stériles

Et sans parfums, tu respirais un souffle
lent venu de la forêt voisine :
ta vie quelque part existait.

 

Ibid p165

 

****

 

Tu n'es personne. Ce qui tourne
autour de toi, paroles, maisons,
visages, tourne autour d'un centre
qui n'existe pas.

Ton lieu est vers le dehors
dans la nuit de toute langue,
tu vis en lisière,
corps exilé, corps étranger.

Et comme un orchestre caché, tu ne sais
quels instruments en toi
résonnent, cordes ou cuivres, harpes ou tymbales,

Serait-ce le pas des nuits qui s'imprime
sur le sable et se dissout
dans la mémoire éteinte.

 

Ibid p 170

 

****

 

Une sorte de chant
pareil au jour qui traverse
un feuillage et descend,
furtif, jusqu'à l'herbe pauvre.

Un chant qui parle d'octobre
et d'eau cachée,
de lointains sans amertume,
fronts mêlés, collines heureuses.

Et ce besoin d'espace entre
les mots, comme une disposition
de traces et de froissements.

Ici entre les fleurs, avec le grain
des ombres, la vie circule et boit,
fugitive, à d'anciennes sources.

 

Ibid p178

 

 

****

 

 

Je t'attendais à la porte des heures :
le silence est si vaste.
Que sont devenues ces traces d'eau
fuyante entre les pierres ?

Écoute au miroir des heures vides
sonner les chiffres de la nuit,
ils ne sont la voix de personne
sinon du sable qui s'épuise.

Les heures traversent l'obscur,
passantes proches, venues
de quel ciel, de quel monde

Vain ? maintenant que tu n'es plus
qu'une parole étrangère
et qui s'en va ?

 

Ibid p 186

 

 

****

 

 

Ces pauvres choses qui nous étaient
si proches, cartes et plumiers,
règles, compas, la nuit dispersée,
la confiance ancienne.

Aux quatre coins du monde,
les clameurs, les phares,
écoliers et chevaux, l'incroyable
beauté des rires et des voix.

Tout cela qui s'éloigne comme
un ballet d'éphémères, une feuille
au fil de l'eau flottant.

On ne voit plus devant soi
qu'abîme, une ombre, une autre,
des murs froids, des effondrements.

 

 

Ibid 192

 

 

****

 

 

Il n'y a pas d'hiver
dans les choses,
ni grilles
ni paroles stagnantes.

II n'y a pas d'énigme
dans le lait, il n'y a
pas de brume dans la pierre,
ni rire dans les nœuds d'angoisse.

Mais il y a des terres enfouies
et qui renaissent,
des récits qui circulent entre

La chair et le souffle,
des cités lyriques entre soleil et pluie
et dans tes yeux le temps fertile.

 

 

Ibid p 240

 

 

 

****

 

 

Toi qui n'existes pas et qui habites
quel pays quelle parole,
toi qui n'es d'aucun lieu
sinon celui que dit le poème.

Tu écoutes ce léger bruit d'eau
qui circule dans l'air qui nous attend,
dans la transparence du feuillage
qui touche au bleu du soir.

Tes yeux sont dans la buée de couleurs
visités par un rêve qui n'a pas de mur,
tu as la bouche invariable

De l’enfance à Noël
inguérissable à la limite
immobile du grand sommeil.

 

 

Ibid p 241

 

 

 

****

 

Syllabes de sable, c'est l'été,
rien ne bouge
sinon, séparé du monde,
ce mort en toi qui se lève.

Tu le connais,
toi l'outragé, toi l'humilié
qui vois tout cela.

Viens, je te conduirai
dans l'incendie du temps
loin de
la quotidienne imposture.

Jusqu'à ce trait d'écume
blanche comme le sommeil,
là-bas : les nuages, l'oubli.

 

Ibid p 263

 

 

****

 

 

Changer de maison avec d'autres bagages,
changer de ciel pour un château sans âge,
changer de souffle, de pieds, de ventre,
devenir un battement d'aile d'oiseau,

La saveur de l'air, la gaieté du chemin,
l'eau profonde d'un puits, lieu
sincère qui rit au nuage ;

Changer de rue comme on change de crâne,
circuler dans le hennissement des chevaux,
dans la sève du sycomore et la senteur
heureuse des pierres : devenir

Du sommeil flottant dans un rosier fleuri
ou dans l'étreinte du regard extrême :
tel est l'art insensé de poésie.

 

 

Ibid p 307

 

 

 

In Syllabes de sable © Poésies/Gallimard 2004

Tag(s) : #Poésie

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