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Jean-Yves Masson

 

 

Quelques réflexions, pour ceux qui auront la patience de me lire, sur l'évolution actuelle de l'enseignement et de la recherche, qui par force m'intéressent encore (mais je ne sais pas pour combien de temps).

Homère n’a jamais existé : affaire classée depuis longtemps.
Louise Labé n’a pas plus existé qu’Homère, c’est un fantasme typiquement masculin, un canular de cet impayable farceur que fut Maurice Scève (c’est bien connu), et de ses vieux copains.
Virgile n’a jamais pensé être « poète », le mot n’existait pas à Rome. Horace non plus. C’étaient des fonctionnaires au service de la grande idée multiculturelle romaine.
Marco Polo n’est jamais allé en Chine.
Les Gaulois ne sont pas nos ancêtres (ils se sont évaporés vers le début du Moyen Âge).
La moitié des toiles de Rembrandt (de préférence les plus belles) ne sont pas de lui, elles sont l’œuvre d’épigones qui l’imitaient à s’y méprendre (mais un œil exercé, aidé des meilleurs scanners, ne s’y trompe pas).

 

La liste n’est pas close. On sait quels trésors d’érudition ont été dépensés pour tenter de faire croire (avec moins de succès que dans les exemples cités ci-dessus) que Shakespeare ou Molière n’étaient pas les auteurs de leurs pièces. De brillantes carrières d’universitaires, de conservateurs de musées, etc. se bâtissent sur la démonstration « scientifique » d’hypothèses parfois intéressantes, parfois absurdes (dans un domaine où le mot « science » n’est qu’un vilain germanisme mal digéré). Ce qui d’ailleurs prépare d’autres brillantes carrières pour ceux qui les réfuteront et démontreront des thèses contraires ou concurrentes. Thèses qui en général d'ailleurs ne nous apprennent finalement presque rien sur les oeuvres ou les civilisations concernées.
 

Il reste sûrement des dizaines de sujets à « expertiser », et des trésors d’astuce à déployer pour tester la validité de proposition du genre de celles-ci : c’est Madame Hanska qui a écrit les grands romans de Balzac. Pouchkine était homosexuel. Christophe Colomb n’a jamais atteint l’Amérique. Willy est bien l’auteur des "Claudine". C’est François Mauriac qui a écrit les "Mémoires" du Général de Gaulle. Cervantès n’a jamais existé. Claude Lorrain non plus. Beethoven n’était pas sourd, il faisait semblant. Madame de Sévigné n’a jamais rien écrit (ses lettres sont l’œuvre de sa fille). La Vulgate n’est pas l’œuvre de saint Jérôme. Une bonne moitié des "Nymphéas" (ou davantage) ne sont pas de Monet mais de son assistant. Michel Ange n’a jamais écrit de sonnets. Louis XIV était trisomique.
 

La compétition est ouverte. Un jury scientifique international évaluera les travaux des candidats.
Pourquoi tout ça ? Parce qu’il faut produire du nouveau (au lieu d’apprendre à lire, à écouter, à regarder…) et parce qu’il faut bien montrer qu’une recherche vraiment scientifique produit des résultats spectaculaires… et mérite donc un financement. Car tout est là.

 

La barbarie a bien des visages. Elle a aussi des masques : celui du scientisme est le plus sournois, le plus efficace, le plus destructeur. Le jargon qui s’est répandu dans les prétendues « sciences humaines » (qu’on ferait mieux d’appeler inhumaines) n’a pas d’autre source. La petite bourgeoisie universitaire a accepté (et même bien souvent voulu) cette évolution funeste sans voir dans quel engrenage elle acceptait de mettre le doigt. Ceux qui ont construit le mécanisme, eux, savaient parfaitement ce qu’ils faisaient.

L'hypercapitalisme et la dictature de l'économique engendrent les mêmes formes que la bureaucratie soviétique et le maoïsme. Nous voici sommés de dresser des « états de l’art », de réunir des équipes, d’en évaluer la « granularité », de lancer des projets en évaluant leur «capacité d’impacter les problématiques contemporaines», d’en prouver (bien sûr) la rentabilité ou la productivité, d’en mesurer le « coefficient de visibilité », etc. Dans le maniement de cette langue de bois, comme de toutes les langues de bois, les virtuoses, à plat ventre devant le pouvoir, sont légion.
 

Pour finir, le ministère de l’éducation nationale torpille dans les collèges et les lycées l’enseignement du grec, du latin et des langues vivantes jugées mineures (l’allemand, le russe, l’italien, ces dialectes inutiles réservés aux érudits). On peut bien protester : on ne sera pas plus entendu qu’on ne l’a été pour dénoncer les effets nuisibles (et à présent parfaitement visibles) de la réforme des universités. Gauche et droite sont d’accord sur l’essentiel : si quelqu’un veut apprendre le latin, grand bien lui fasse, mais ce n’est pas à l’Etat de payer pour cela (Monsieur Sarkozy l’avait dit, Monsieur Hollande et ses suppôts viennent de le traduire dans les faits). Vous croyez que c’est un autre sujet et que cela n’a rien à voir avec ce qui précède ? Détrompez-vous : c’est l’envers et l’endroit de la même médaille. Qui dit scientisme dit rentabilité. Qui dit obsession économique dit positivisme.
 

La barbarie est donc là. C’est la bêtise toute-puissante. La même qui mettait Flaubert en rage. Qu’y faire, puisque ceux qui la dénoncent sont aussitôt traités de réactionnaires, d’esprits rétrogrades ? La bêtise se lève tôt, elle croit au progrès : l’avenir lui appartient.
 

Cultivons notre jardin, avec ses parterres de racines gréco-latines, il y poussera peut-être encore quelques fleurs avant que la nuit soit tout à fait tombée. Et le reste est silence.

 

Tag(s) : #Humeurs

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