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                                                       PREMIER CHANT

 

   Le monde,

   n'implorez pas, ne consolez pas le monde.

   Vous êtes plus utiles dans le miroitement,

   la gorge sèche et la main chargée de sel, vous êtes

plus beaux dans l'expérience du matin, et combien plus

secrets !

   Toutes les enfances, toutes,

   les vases qui verront frémir l'herbe sèche,

   les nuits encore éteintes sur des hommes promis au

travail de leur sang,

   les rues en attente, les places rafraîchies et les

fenêtres bientôt devenues alertes et soudaines,

   tout vous le crie, justement vous le crie.

   N'implorez pas, allez

   sur la pente des toits,

   ô sérieux somnambules, marchez sur l'ombre, piétinez

vos ombres,

   la misère qui bat dans vos tempesne saurait vous

retenir.

 

   Un chien traverse la rue. Il y a

   une femme et le ciel vide à ses côtés.

   L'air plus pâle au revers des volets.

   Et la voix, comme une proie, l'invisible

   prêt à périr. Le sentiment du monde.

   Et cette odeur de la nuit, cette odeur de foin mouillé

sur la peau de la terre, ce printemps ravalé avec les

sanglots,

   et ces murs extraits des roches vagabondes, des

falaises souquées par le grand vent,

   et la tête de Méduse, conscience aux cent tombeaux !

   Nos mains

   ont bien saigné pour le mensonge, nos gestes ont pesé

toutes les peurs,

   de quoi souffrirons-nous encore ?

   Longtemps les amants se sont nourris d'écorce et de

pierre tendre. À présent ils partagent la grappe née de

leur soif.

   Dans l'œuvre des orages

   seules leurs ailes ramèneront le bleu du jour.

   Le monde se gouverne à ce flux d'étincelles

   dont les amants, pour une heure verticale, sont la

   trace abrupte

   mais durablement, intérieurement éclairée !

   Ah, vous les voyez,

   berçant dans leurs bras un ciel aventureux, comme

des branches,

   comme des branches assouplies,

   mesure de l'amour.

 

   Mais vous, tenus aux lèpres du silence,

   vous ne les entendez pas

   et c'est entendre qu'il faudrait

   ces voix qui prennent à la nuit son mystère

   par compassion.

 

   Le monde,

   nous passions par le monde jusqu'au soir !

   Captifs et dispersés, mais de toutes nos âmes bruissant

   comme un bref buisson saisi par les abeilles,

   oui, nous aimions le monde

   jusque dans son soir extrême, jusque dans la

destruction de son or,

   nous allions aux routes préférées,

   mais nos joies n'étaient pas de celles qui consolent, la

   floraison des arbres ne juge pas les faiblesses du ciel.

   Regardez les caresses dans vos mains : la beauté n'est

pas une morale, l'aile des oiseaux n'a pas de justice,

l'amour ne commente pas.

   Il vit

   sans patience et sans destin.

   Ainsi le jardin qui ne questionne pas.

 

   Prompt chagrin sur le monde,

   comme deux doigts de brise et de mélancolie poussent

une brume incertaine au ventre des collines

   et la reprennent

   montrant une fleur posée parmi les contagions de la

misère,

   beau chagrin sur le monde,

   et qui vaut bien la peur inerte des forêts sous leurs

ramures d'incendie,

   et qui prend le parti du chant,

   chant des femmes tenant le bord des fleuves

   sous les branches de leurs larmes,

   chant des femmes haussant leur enfant mort à la

face des dieux et de l'obscur,

   charmes et chants d'insoumission, injonction de

rocher, effusion de sources !

 

   Ah que vos mains se posent sur le chagrin du monde

   et que la paume vous brûle

   lorsque vous ferez la part de l'ombre et de la braise

   sous la balance des lunes et des soleils !

   Chacune de nos peines est d'abord respiration, nous

avons dû un jour respirer avec nos désirs,

   dans une rue sans nom d'une cité sans nom respirer

les lilas, approcher la mort par son contraire,

   toute peine se souvient de la poitrine qui souffla la

concorde, paix et fureur ensemble convoquées aux noces,

   en toute peine donc un rien de souffle encore émeut

les feuillages du sang.

   De quoi souffrirons-nous encore ?

   Le monde,

   comme un mendiant au cœur juste vous tend la main,

   mais il tient un couteau dans sa manche...

   Vous lui aviez tant donné, vous aviez tant déposé à

ses pieds, jusqu'à la part la plus tendre de votre silence,

   celle qui fut votre premier et votre dernier baiser.

   Ah, vous savez comme sa main soudain vous arrache

au ventre du sommeil

   et vous laisse nus sous la nuit amoureuse !

 

   Vraiment, n'implorez pas,

   pas la plainte des fontaines, pas le remuement du

torrent qui perd sa route et ses pierres en s'accomplissant,

   aimez, aimez que le cœur rompe

   au beau milieu des choses

   et devinez la grâce dans toute douleur échue,

   ce doigt de feu qui vous soulève les paupières dans

la chambre des mourants,

   voici confirmée dans le visage qui se ferme et qu'on

aimait avec douceur

   l'hypothèse de tout amour,

   nous n'appartenons plus qu'à ce royaume sous la

mer,

   nous n'appartenons plus qu'à la douleur,

   nous connaissons la chair et le sang de la lumière,

   nos journées les plus heureuses ne sont plus qu'un

contour pour un destin plus grave,

   et nous ne nous agenouillons plus désormais que pour

chérir les mains qui nous adressent au monde,

   sa rhétorique fabuleuse

   par quoi s'ordonne le chant - sa colère, sa couleur

et son rythme -

   dans la merveille toujours trop tôt réprouvée.

 

 

Ce recueil imprimé chez CHEYNE Manier-Mélinette Éditeur a obtenu le Prix Apollinaire 1994.

 

 

 

Tag(s) : #Poésie

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