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Je sais dire maintenant

le nom de mon nom

qui ne vient pas d'un roi,

d'aucune république d'avant.

 

Je sais dire mon âge

qu'on arrosa chez nous

quand la guerre ébranchait

les vignes de l'Espagne.

 

Je sais dire mon rang

au moment des partages,

et l'emblème de mon sang :

les arpents d'une mère,

la rivière d'un père.

 

Je sais dire mon adresse :

celle d'un continent

et le poids des écus

qui ne me battront pas le cul.

 

 

 

Mes doigts écrivent sans fumée,

qui entendra ma voix ?

 

L'oiseau refuse son empreinte,

qui fleurira ma trace ?

 

Mon océan roule en vagues de terre,

quelle arche s'y posera ?

 

Ma foi rase les tombes,

qui sèmera ses ailes ?

 

Ma vigne est souterraine,

qui saignera ses grains ?

 

La lumière disperse le temps,

quelle flamme m'épargnera ?

 

L'avenir est un château brûlé,

par l'ombre je me survivrai.

 

 

 

Les chiennes veillent dans la citronnelle,

chante la pintade comme une plainte,

me mouille le fer d'un amour éteint

et monte la violence d'une femme proche.

 

Le ciel part à l'infini

ou bien la terre,

l'ombre du mur vaut un vin clairet

quand herse les eaux le soleil.

 

Je suis bien

au grand large des usines,

cathédrales nouvelles des gueux,

je suis bien,

loin des heures,

loin des jours et de leurs saisons.

 

Je suis homme

à l'échelle d'un rut d'éléphant,

pour un peu j'allumerais

une pipe au bon Dieu.

 

 

 

Dès la nuit tombée, à l'entendre,

il aurait fallu m'étendre

et l'ensemenser, Marie,

comme une terre de novembre,

comme si j'avais eu dans les jambes

la discipline d'une armée,

dans le ventre trois greniers de blés,

trois récoltes d'une année.

 

A l'en croire, Marie,

en bonne saison elle aurait donné

de quoi bâtir un bourg, un canton,

de quoi garder un peuple

comme une religion,

pour dix mille ans, pour l'éternité,

elle aurait donné en bonne moisson

trois hommes pour une fille,

une garnison dans sa ville.

 

Elle s'en est allée, Marie,

un matin de trahison,

la hanche haute et roide

comme une peau de cathédrale

elle est partie, Marie,

un matin de mauvaise chanson,

me laissant

quatre-vingt garçons.

 

 

 

De mon vivant ne bâtirai

ni talus ni maison de pierre,

le pays qui m'habite

porte ses forêts.

 

De mon vivant n'entonnerai

la paix plus haut que la guerre,

ou vice versa,

 

mon poème dès matines

tinte d'une voix posthume.

 

De mon vivant ne brandirai

écu ni bannière d'apparat,

un drapier dans le feu

découpe mes costumes.

 

De mon vivant ne tairai

voyance ni gloire,

un suaire de houx les emportera

pêle-mêle avec mes genoux.

 

De mon vivant ne tracerai

ni villes ni provinces

pour ma descendance sur un millénaire,

le pays qui me porte

avale ses frontières.

 

 

 

Ne m'enterrez pas par si grand froid,

janvier chez vous n'a pas de toit,

 

ne m'enterrez pas en février,

la lune aux loups le givre fait briller,

 

ne m'enterrez pas en mars,

tiges et bourgeons le printemps délace,

 

me laisserez-vous courir l'avril,

dans le sous-bois mai chante sa comptine,

 

ne m'enterrez pas en ce mois coquet,

chaque année un oiseau niche dans mon bonnet,

 

un fils eu en juin ma mère,

ce mois là ne lui rendez pas amer,

 

ne m'enterrez pas en juillet,

la Celtie fête le pardon, non le gibet,

 

plutôt que femme en août on courtise les blés,

qui prendrait la peine de me draper,

 

en septembre la vigne on détrousse,

qui se signerait sous le glas qui sonne,

 

ne m'enterrez pas en octobre,

la terre m'enlèverait bas et robe,

 

ne m'enterrez pas en novembre,

de nuit je ne saurais pas manœuvrer l'ancre,

 

ne m'enterrez pas en décembre,

la Nouvelle je voudrais encore attendre.

 

Enterrez-moi sans trahison

en toute autre colline,

en toute autre saison.

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Poésie

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