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Il y a toujours une ombre, toujours l'autre

côté sanglant de la lumière. Même si

le soleil à la cime du ciel érige

sa rigueur, même s'il rêgne dans sa

gloire, vite il se penche un peu, il tremble, il

s'éparpille, et l'ombre est là comme une

bête mince qui nous mord. Elle s'aggrave,

elle blesse l'espace, ses griffes sifflent

dans le sable. Avions-nous vu en rêve

un axe de clarté, avions-nous cru

à notre délivrance, et qu'un élan de feu,

un cœur unique nous porteraient soudain réconciliés

vers le jardin et l'arche de la rose ?

Nous sommes attachés au plus noir de

la terre, nous subissons la nuit, nous

l'hébergeons dans nos sillages. Notre peur

d'elle s'est rompue parfois d'un brusque

amour, d'un trouble bas, puis déchiré : pourpre

jetée au vent du diable. Pourtant n'oublions

pas le corps qui nous parla, ni la bouche

ni l'œil ni toutes ces fenêtres où le

jour et la nuit luttaient comme des anges.

C'est là dans ce mi-jour et ce partage

que s'est forgé notre regard, et pour dire

l'épreuve nous avons arraché aux tourbes

la parole. Sans cette écharde sombre

sous la gorge, aurions-nous hasardé puis

reconnu les mots tendus contre l'exil ?

Les dieux sur les chemins marchent sans ombre

dans le silence altier de leur savoir. Ils

ne saignent ni ne souffrent. La lumière dont ils

sont faits tour à tour exalte et foudroie.

Mais nous, lorsque se creuse l'immense

nuit, lorsqu'elle enserre notre poupe, nous

veillons, nous traçons sous une infime lampe,

de notre double main, ces quelques signes.

 

 

 

 

Jean Joubert : IL Y A TOUJOURS UNE OMBRE
Tag(s) : #Poésie

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