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Alain Lemoigne : ENTRER EN POÉSIE

 

Pour saluer et fêter le prochain "printemps des poètes", je vous propose ce texte à méditer d'Alain Lemoigne, qui sera publié en plusieurs livraisons...

A.C.R.

 

 

 

   On entre en poésie comme on entre en religion. Non pas pour satisfaire une envie ou une inclination, nourrir une ambition ou même céder à un idéal, aussi pur soit-il. Encore moins pour se faire valoir, se laisser caresser par les flatteries de l'entourage, les éloges ou les honneurs. Aucune gloire ne guette si ce n'est la flerblanterie des hochets en usage et - il n'est que temps de desceller cette certitude de son socle - aucune reconnaissance particulière n'est à attendre. J'ajouterai qu'on se leurre lourdement si l'on croit que la poésie consiste à s'épancher à loisir, à panser ses langueurs et ses plaies ou à façonner des écrits dont la qualité formelle ne brille que pour mieux abuser. Ce genre d'erreur m'effare et m'effraie. La poésie ne possède en rien les vertus d'une thérapeutique, pas plus qu'elle n'est destinée au pic des vanités comme aux prouesses clinquantes. Sans doute rencontre t-on trop d'habiles truqueurs parmi les poètes, trop de faiseurs et de faussaires, trop d'esthètes détestables qui dès la première analyse se révèlent des midinettes métaphysiques. C'est dire que les poètes de surface me dégoûtent plus qu'ils ne m'agacent. Les linguistes invétérés, imbus de leur cuistrerie universitaire et du supposé pouvoir que confère toute érudition, demeurent des mécaniciens aux pieds de plomb, des prosecteurs épris de leurs investigations. Les fervents adeptes de chiures égotistes et d'émois déshydratés ne m'amusent plus, de même que m'indiffèrent dans leurs épais préjugés tous ceux qui seraient amenés à penser que la poésie est un club, un charmant hobby bourgeois et correctement élitiste, ou bien une sucrette, un onanisme intellectuel et sentimental et, plus encore, la faculté d'enjoliver les choses d'une manière légère, sinon gracieuse, qui ne tire pas à conséquence. Ceux-là ne comprendront jamais rien à rien et je doute fort qu'ils puissent un jour saisir un gramme de vérité dans ce qui les entoure.

   Entrer en poésie, c'est répondre à l'absolu. Se laver de son ignorance. Non pas recevoir un appel, combler un besoin, mais obéir à un ordre. Non pas s'acquitter d'une hypothétique et invraisemblable obligation personnelle, mais exaucer un commandement - "Tu peux, donc tu dois" - et, vivant cette injonction, oublier la chair de ses heures et l'assurance des conforts. Non pas se soumettre à une prétendue sommation qui relèverait d'une implacable et superstitieuse prédestination, mais à s'éveiller à une rencontre, se faire l'écho d'une invitation dépassant l'évidence, accéder à sa compréhension puis croître dans l'accord de sa libre exigence, de son principe et de sa finalité. Entrer en poésie, c'est d'abord et avant tout servir la poésie, œuvrer pour plus haut que soi. C'est se livrer, atteindre l'acceptation d'une épiphanie et, pour aussi insaisissable qu'apparaisse cette réalité, déployer sa conscience, se porter à l'unisson de l'indicible, naître au sens. Le poète se signale par son essence. Il est et reste un servant, un répondant, un homme de choeur dans l'infini temple universel. Il concourt à l'élévation et s'apparente à un sourcier. Chez tout poète digne de cette appellation opère selon moi un pèlerin en quête de significations, une sorte de vigie qui offrirait aux autres, frères en réflexions et compagnons d'une même marche, le peu de fruits qu'il lui a été donné de cueillir. Le poète est un instrument d'élucidation, un outil de simple forage. Il ne s'agit en aucun cas d'explorer l'étendue aride du mental, les frondaisons tumultueuses dont s'encombre l'esprit ou de s'attarder sur l'écume d'une équation personnelle, mais de rejoindre la pulpe phréatique. De tenter d'exprimer l'inexprimable, d'approcher l'incommensurablement inconnu.

 

La suite sans doute très prochainement...

 

Publié déans le numéro 75 de RétroViseur Janvier / Février / Mars 1999.

Le directeur de la publication était alors André Campos Rodriguez qui consacrait son édito au poète Yvon Le Men, intitulé En toute Celtitude...

 

 

 

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