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Alain Lemoigne : ENTRER EN POÉSIE 2

Pour saluer et fêter le prochain "printemps des poètes", je vous propose ce texte à méditer d'Alain Lemoigne, qui est publié en plusieurs livraisons...

A.C.R.

 

 

 

 

   On entre en poésie comme on entre en religion. On peut à volonté regarder les religions comme des panoplies de préceptes, des institutions oppressives, des jeux de clés ou des béquilles. Maîtresse poutre dans la charpente des civilisations, la religion ne se limite pas à l'adhésion à un dogme ou à l'observance de lois, elle se fonde sur un dessein : contribuer à la croissance spirituelle tout en la contrôlant, assurer la progression de l'âme (et j'entends par âme ce qui devance et surpasse l'individu, son tabernacle intérieur, cet élément vital inclus en chacun et qui lui survit). La religion est un chenal destiné à élargir la compréhension, à la mener vers les plans supérieurs tout en la dépouillant des peurs liées à la possession et en la libérant des angoisses générées par un égo cramponné à ses prérogatives. Il n'y a donc rien d'infamant ou d'excessif à prétendre que l'on entre en poésie comme on entre en religion. Cependant la poésie ne saurait en aucun cas constituer un subsitut religieux bien qu'elle épouse dans sa finalité les trois principaux axes des systèmes traditionnels de croyances. On peut affirmer en préambule que la poésie présente un caractère religieux en ce sens qu'elle amorce une relecture du monde,  recueille et ordonne les signes disséminés de la Création. C'est un acte révélateur, une mise en lumière. On peut tout aussi bien la qualifier de religieuse tant elle vise à de nouveau rassembler les hommes, à les réunifier dans leur rôle vertical. Elle est le souffle qui tend à rétablir l'humain dans sa dimension première, sa proximité d'absolu, et se propose de le seconder dans ses germinations. Religieuse, la poésie l'est aussi dans sa tentative d'abolir les distances, de réunir les seuils - à savoir d'associer terre et ciel, de renouer l'intimité de l'esprit et du cœur - et d'accompagner cet axe d'une autre perspective : relier le présent sensible de la manifestation à l'origine. Mais il existe en poésie ni contenu dogmatique, ni préceptes, ni vérité révélée. Il n'y a que des risques, des paris, des confrontations et des fracas, des saisissements qui dans leurs éclats lapidaires percutent l'individu. La poésie s'éprouve comme une communion en mouvement. c'est un état de clarté, un noviciat d'ouverture, une attention inductive et initiatique.

    Toutefois, avant de poursuivre, je tiens pour clarifier mon propos à rappeler quelques évidences. Premier constat : on est poète parce que l'on ne peut s'accomplir autrement, sous peine d'asphyxie. La poésie s'avère impérative. Quand elle sonne à la porte, on ne peut lui échapper dès lors que l'on a desserré le verrou et entrebaîllé le battant. Son irruption - il survient toujours un facteur déclanchant - ressemble à une demande prégnante, persistante et parfois même brutale. Mais cette intensité impatiente intervient comme une sève, agit à la manière d'une eau qui aurait été contenue : elle s'accumule, stagne et se déclare dès la première brêche. Elle s'infiltre ou bouscule les résistances, mais fait toujours levier. C'est une convive hésitante qui, après avoir élu domicile, se presse et réclame toute la maison. Il convient en second lieu de savoir et de se pénétrer de l'idée que l'on ne devient pas poète. On l'est naturellement, quels que soient le talent ou le degré du don. La poésie peut se définir comme une disposition et un fonctionnement de l'esprit avant de s'affirmer comme un mode de connaissance. C'est une potentialité têtue qui ne s'épanouit certes qu'au travers d'une pratique mais plus encore en s'engageant dans une suite de métamorphoses méditatives et de déroutes transitoires. Être poète, cela consiste aussi à se savoir sans cesse exposé aux spires évolutives, à se trouver, témoin besogneux, aux prises avec des marasmes tranchants et des genèses troublantes. Enfin, j'avancerai qu'il n'y a pas de place pour le poète chez celui qui se refuse à reconnaître que couvent en lui les amplitudes de l'ineffable. Un poète s'illumine de ce qui l'attire. Il s'éclaire de l'altitude qu'il surprend. Il ne lui suffit pas de toucher en esprit les versants les plus immédiats, il lui revient de délimiter le centre, de puiser au plus haut de lui-même l'amour qui le conduit à se tenir, confiant, sur le littoral de l'au-delà. Il sait attendre l'allègement, ce déclin de soi qu'effleure la voix cristalline de l'invisible.

 

La suite sans doute très prochainement...

 

Publié déans le numéro 75 de RétroViseur Janvier / Février / Mars 1999.

 

(Le directeur de la publication était alors André Campos Rodriguez qui consacrait son édito au poète Yvon Le Men, intitulé "En toute Celtitude"...)

 

 

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