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Sr Theresa Forcades

 


24 décembre 2014 - El Critic, journal catalan
- Entretien réalisé par Irène Ramentol
Titre original « L’histoire de Jésus est très proche de la Gauche radicale : arrêté, torturé, faussement accusé »


Teresa Forcades, 49 ans, est bénédictine, théologienne, et médecin. Co-fondateur avec l'économiste Arcadi Olives du « Processus Constituant », en vue de peser dans les élections en Catalogne, elle entrevoit la possibilité de construire l'unité de la gauche à court terme dans sa province. Bien qu’apparaissant dérangeante aux conservateurs de l’Eglise, elle dit avoir reçu les pressions les plus fortes de certains acteurs de la santé pour sa critique des sociétés pharmaceutiques à propos des vaccins. Sa vocation religieuse est née à la lecture des Evangiles, à 15 ans, et elle a conçu, depuis, l’activisme comme une partie indissociable de sa foi.

IR : « La religion est l'opium du peuple », cette phrase de Marx doit résonner en vous…

TF : C'est une expression du jeune Marx, quand il avait 25 ans. D'autres philosophes l'avaient déjà dit, mais il l'a mise en valeur, et elle a eu plus de force. On la cite habituellement pour dire que la religion est une mauvaise chose. Évidemment, Marx critique la religion, mais il dit en même temps que la religion est, de fait, utile pour consoler les personnes. Le problème, pour Marx, est que les personnes consolées n'ont pas la force de changer les structures. Ils devraient la trouver dans cette consolation que le peuple opprimé recherche et qui lui fait du bien. Vous ne devriez pas rechercher la justice dans l’au-delà, hors de l'histoire. L'évangile de Jean parle d'une notion théologique qu’on nomme l'eschatologie réalisée. Il dit que toutes ces promesses de Dieu au peuple chrétien ne concernent pas que l’au-delà. La vérité chrétienne est que le juste ne sera jamais déçu, qu’il y a une justice ultime. Que cette réalité dans laquelle celui qui a plus de pouvoir oppresse celui qui en a moins, et par laquelle l’injustice règne, Dieu n’en veut pas, et qu’il est vraiment possible de vivre dans la justice, sans violence, sans larmes et sans souffrance. Tout cela est vrai. Mais ce n’est pas vraiment croire en l’Évangile que de penser que ça ne commence pas maintenant. Et cet espoir doit être mis en actes, pas en inaction.

IR : Si c'est toujours une consolation, le fait est que la religion a perdu des fidèles. Sommes-nous plus incrédules ?

TF : En Espagne, nous avons provoqué nous-mêmes ce recul. Une partie de l’Église catholique a soutenu durant 40 ans une des dictatures les plus criminelles du 20e siècle. Il est vrai que le cas de la Catalogne était un peu différent, du fait de l’existence de lieux comme le monastère de Montserrat qui a abrité des intellectuels, et beaucoup d’autres églises qui ont hébergé des groupes clandestins œuvrant à la démocratie. Nous avons eu ici une histoire multiple. Mais pour la plupart, la hiérarchie soutenait un régime autoritaire. Et c'est un des points qui explique la désaffection de bien des gens qui pourraient être d'accord avec cet esprit de justice sociale, mais qui ont décidé de le rechercher hors de la religion. Par ailleurs, la possibilité de donner un sens religieux à nos vies est beaucoup plus large qu'avant. Nous avons accès à des textes impressionnants par leur profondeur religieuse. Ceci a conduit beaucoup de gens au syncrétisme religieux. Elles ont de l’intérêt pour la spiritualité, mais ne veulent pas se voir enfermées dans une institution. C'est un bouillonnement religieux qui veut abattre les frontières institutionnelles. Et nous avons besoin de ce bouillonnement, car certaines de ces frontières n’ont pas de sens.

IR : Pourquoi croyez-vous en un Dieu tout-puissant qui permet tant de misère dans le monde ?

TF : C'est une question classique. En théologie, on la nomme théodicée. Nous pouvons en effet penser que si Dieu est tout puissant, il est responsable de tout ce qui arrive. Le Dieu auquel je crois est un Dieu qui, comme l’a expliqué la philosophe Simone Weil, a pris du recul. Il n’a pas fait la création comme une partie de lui-même. Sa création est capable de l’aimer, par sa liberté. Il a donc conçu un espace où il soit réellement possible d’être en Dieu si on le veut.

IR : La liberté...

TF : Oui, mais pas seulement elle. Pour moi, c'est la radicalité du libre-arbitre. Ce qui vient de Dieu est toujours une proposition. Il nous invite à dire oui ou non. Et pas simplement de façon complexe existentielle. Nous faisons des choix chaque jour. Et ces choix ne sont pas là car Dieu serait impuissant, mais parce qu’il est puissant, et qu’il a opté pour la liberté. Et le corollaire, c’est comment nous devons nous comporter entre nous, ou comment l'Eglise doit se conduire pour respecter le monde. Vous ne pouvez pas l’imposer ; vous devez composer avec un plan qui respecte radicalement le libre-arbitre de l'autre. Sinon, ce serait incohérent.

IR : Pouvez-vous appréhender les réalités sociales et participer au changement depuis votre retraite monastique ? Cela semble contradictoire à priori, étant donné que les grands problèmes sociaux en sont absents : expulsions, chômage…

TF : …ou propriété privée, que nous n'avons pas tous. Nous sommes comme une communauté néo-rurale qui n'attend pas que la société change dans son ensemble pour essayer de vivre autrement. Quand vous entrez dans notre communauté, si vous avez des biens, vous les donnez ; si vous travaillez et gagnez de l’argent, vous le donnez aussi au fond commun, dans lequel vous pouvez puiser quand vous en avez besoin. Je trouve cela évidemment très positif pour aborder quelques aspects d’une autre façon de vivre. Maintenant, est-ce que cela conduit à une incapacité de peser dans les luttes sociales ? J’espère que non. Pour moi, j’en ressens quelques contraintes de temps, mais je les aurais aussi dans une vie de famille. Et je pense que cette expérience qui montre qu’une autre organisation est possible me donne des forces pour contribuer aux luttes sociales.

IR : Tout ce que vous dites tranche avec l’ostentation présente dans l’Église…

TF : Comme dans la société, je crois que le changement dans l’Église ne peut pas venir du haut. L’Église catholique a aujourd’hui un pape auquel il faut reconnaitre qu’il a fait quelques gestes et changements très importants. Il a par exemple agi contre la corruption à la banque du Vatican, un scandale majeur. Mais ce que ce pape fait n'est pas une révolution dans l'Église. Il débloque des choses avec la force qui vient du dessous. Avec ce changement de papauté, je pense que des pas commencent à être faits par l’institution pour se débarrasser d’une ostentation excessive. Mais, bien plus que l'ostentation, ce sont quelques privilèges de l'Église que j’aimerais voir disparaitre.

IR : Une révolution dans l’Eglise est-elle un rêve ?

TF : Spontanément, non. Mais c'est nécessaire. Dans le cas de l'Église, la révolution devrait être anticléricale, et contre la structure misogyne, si nous voulons une coupure radicale d’avec les institutions qui ne sont pas au service des personnes. Le cléricalisme n'a rien à faire avec l'Évangile, ni avec les communautés. Il signifie qu'il y a entre Dieu et les hommes des médiateurs, les ecclésiastiques. Dans l’évangile de Matthieu, il est dit qu’au moment où le Christ meurt, le voile du temple – qui marque la séparation de l’espace sacré avec l’extérieur - est déchiré de haut en bas. Cette séparation, non seulement dans les Écritures, mais aussi dans l'histoire, a apporté des divisions sociales. Ainsi, qu’y a-t-il de plus symbolique que de dire qu’au moment où le Christ meurt, ces divisions prennent fin ? Voici une chose si radicale que 21 siècles plus tard, nous ne l'avons toujours pas comprise. D'autre part, la révolution doit se faire contre la discrimination envers les femmes. Il y a aujourd'hui dans l'Église Catholique un lien entre le fait d'être ordonné prêtre et le fait d’avoir accès à des lieux de décision de l'Église. Puisqu’il est présumé que nous, les femmes, ne pouvons être ordonnées, nous ne pouvons donc pas avoir accès à ces lieux où sont prises des décisions qui nous affectent, nous toutes.

IR : Et que devrait-il arriver pour que ces rôles patriarcaux soient remis en cause ?

TF : Tout d’abord que les femmes en soient elles-mêmes persuadées. J'essaye toujours de me tenir hors de la victimisation. Je conviens que nous avons tous à faire ce changement, mais ce doit être conduit par l’énergie des femmes. Dans ma propre communauté, si vous demandez à mes 30 sœurs ce qu'elles pensent de l’ordination des femmes, la plupart y seraient défavorables. Pour moi, c’est une évidence, théologique et humaine. Mais quand je réalise que ce ne l’est pas pour tout le monde, je ressens à la fois tristesse et colère, car je pense alors que ce n'est pas d’en haut que vient l’oppression, mais que nous avons un travail à faire au niveau du terrain. Et je pense qu’il en va de même dans la sphère sociale. Bien sûr, il y a de grands patrimoines, évidemment le pouvoir est là. Mais le point crucial de la révolution à faire n'est pas la présence ou l'absence d’une oppression externe, c'est la présence ou l'absence d’une conscience, être ou se rendre sujet politique.

IR : Pour l’avoir étudié, quel est le rôle de la femme dans la religion ?

TF : Dans le cas du christianisme, il y a des passages de textes sacrés qui sont clairement et explicitement discriminatoires, comme ce passage de la Première Lettre à Timothée qui dit que les femmes doivent garder le silence dans l'église, qu’elles ne peuvent pas enseigner, et que si elles n’ont pas compris quelque chose, elles doivent questionner leur mari de retour chez elles. Ou le texte d'Ezéchiel dans lequel Dieu dit que la menstruation est impure. Que pouvez-vous faire avec ces textes ? Je les pense utiles pour ne pas idolâtrer la Bible, pour être capable d’assumer la responsabilité de sa propre foi, et de sa propre interprétation, sachant que nous avons pris la décision de donner plus d’importance à quelques textes plutôt qu’à d’’autres, et d’en rejeter certains. Dans les autres grandes traditions religieuses (judaïsme, islam, hindouisme, bouddhisme), on trouve les mêmes phénomènes.

IR : Est-ce que la gauche politique est coupée du christianisme ?

TF : Quand j’entends « gauche », je ne peux pas répondre, mais me demander de quoi il s’agit. Je connais la tendance traditionnelle de toute l’Europe à voir la gauche comme la réforme du capitalisme. Mais quand j’utilise le mot « gauche », c’est pour dire une alternative au capitalisme. Si je pense à cette gauche, alors oui, elle est coupée du christianisme. Car ce sont des anticléricaux, et l’Église Catholique d’aujourd’hui, elle, est cléricale. Mais il n’y a pas d’histoire plus proche de la gauche radicale que celle de Jésus. Arrêté par la police de l’époque, il fut torturé comme de nombreuses personnes le sont encore aujourd’hui, et il fut mis à mort, exécuté par le pouvoir sous une fausse accusation. Évidemment, ceux d'entre nous qui se qualifient de disciples de ce Jésus n'ont pas habituellement une telle histoire. Certains si. C’est le cas de Pedro Casaldàliga, et d'autres personnages, mais il est clair que la plupart d'entre nous se sont mis dans le moule. Et ce que je voudrais, c’est contribuer à écarter cet arrangement du centre.

IR : Les dogmes de l’Eglise institutionnelle sont de plus en plus éloignés de la société. Juste le contraire de ce que vous défendez. Qu’est-ce qui vous fait tenir ?

TF : Je ne suis pas née dans une famille religieuse. J'ai lu les évangiles pour la première fois à 15 ans, et ils m’ont impressionnée. Je suis ainsi partie de quelque chose de profond en moi. C’était comme devenir amoureuse. A partir de là, j’ai lu la théologie de la Libération, et j’ai été fascinée par tout ce qui y était dit. Puis je suis allée à la paroisse du Saint Pierre Claver de Barcelone. Là, ils étaient cohérents avec ce que je lisais. Et tout ceci imprimait en moi une ligne de vie indélébile. En fait, jusqu'à aujourd'hui, je n’ai pas senti que l’adhésion à l’Église fermait la porte à mon investissement sur ce que je pense honnêtement devoir être travaillé. Des trois lieux où j’ai passé l’essentiel de mon temps, et où je le passe encore, l’université, l’hôpital, et la communauté, c’est au monastère que je me sens la plus libre. À l'université, vous devez prendre garde aux vaches sacrées, car si vous leur marchez sur les orteils, vous finissez dehors. Je ne suis pas en train de dire que quelque chose a changé, mais lorsque je vivais aux Etats-Unis, je me sentais totalement étouffée. Par conséquent, cette comparaison entre une Église répressive et une société qui ne le serait plus, ce n'est pas mon expérience.

IR : Vous parliez de tomber amoureuse. La foi est-elle pour vous irrationnelle ?

TF : Non, mais elle n’est pas non plus rationnelle. L’amour est-il irrationnel ? C’est parfois le cas, mais pour le reste, il est rationnel. L’amour ne peut pas être mis en boite, il ne peut pas être conceptualisé, ni réduit à un argument cognitif. La poésie est-elle irrationnelle ? Non, mais elle n'est pas rationnelle non plus. C'est une activité de l'esprit humain qui active sa plus libre partie. C’est la même chose pour la religion.

IR : N’avez-vous jamais subi de pressions du fait de votre engagement politique ?

TF : Non, jamais pour mon engagement politique. J'ai reçu une lettre de remontrance du Cardinal Rodé, mais c'était au sujet de l'avortement. J'ai également eu quelque censure quand on m’a interdit de parler. C’était à Tarragone, où je me suis montré critique sur la béatification l’an dernier des martyrs de la Guerre Civile. Je devais faire un discours et l'archevêque de Tarragone l'a interdit. Mais là où il y a eu le plus de tentatives de censure contre moi, ce fût dans le domaine médical. Lors d’une conférence, il m’a été dit qu’on ne pourrait plus m’inviter car deux sociétés pharmaceutiques avaient retiré leur financement. Et une autre censure cette dernière année, alors que je devais parler à Lérida du vaccin contre le papillomavirus, et où le Ministère lui-même est intervenu. Ainsi je ne nie pas les problèmes dans l'Eglise, mais je vois toujours beaucoup de manquements à la liberté en dehors d’elle.

IR : L’Evêque de Solsona pense que l’avortement n’est pas un « droit », mais est un « terrible et abominable crime ». Qu’en pensez-vous ?

TF : Je reconnais qu’il y a un dilemme éthique sur la question de l’avortement. Un des droits fondamentaux, et non négociable, est le droit à la vie. Mais le droit à l’autodétermination est aussi fondamental que le droit à la vie. Alors que la question de l’avortement est parfois posée comme s’il n’y avait pas de dilemme, je pense que celui-ci existe bien. Parce que je tiens non à un principe, mais à deux. L’enseignement de l’Église dit que ce conflit doit toujours être résolu par la priorité donnée à la vie. Mais j’ai trouvé des cas où, face à cette confrontation des droits, l’Église donne la priorité au droit à l’autodétermination. Par exemple, dans le cas d’un enfant qui a besoin d’une transplantation rénale, et avec lequel son père est compatible. C’est un exemple réel. 90.000 personnes attendent chaque année une transplantation rénale aux Etats-Unis. Dans ces circonstances, l’Église Catholique dit que c’est au père de décider. C’est une hypocrisie.

IR : Que pensez-vous de l’Église qui bénéficie d’une exemption des impôts fonciers ?

TF : Je pense que c'est bon. Les confessions non catholiques, les institutions non-lucratives, et les ONG n’en payent pas non plus. Mais je pense vraiment qu'il y a aujourd'hui un problème de privilèges pour l'Église en Espagne, du fait que quelques subventions parviennent indirectement à certaines écoles. Je ne sais pas si cet impôt est le meilleur exemple.

IR : Et à ce propos, le monastère Saint Benoit paie-t-il l’impôt immobilier ?

TF : Pas plus que l’ensemble des monastères et des églises.

IR : Parlons du « Processus Constituant ». Il avait été créé pour rassembler des groupes de la gauche alternative en Catalogne et proposer une candidature unique. Cependant, l’échiquier a été encore plus morcelé par l'arrivée de Podemos. La mission échouera-t-elle ?

TF : Atteindre cette large unité ne semble pas en bonne voie à l'heure actuelle. Mais le but fondamental du « Processus Constituant » demeure le même : savoir s’il existe bien en Catalogne une majorité qui veut changer le cours des politiques anti-sociales. J’en suis personnellement convaincue. Aussi devons-nous trouver la bonne formule. Ce n'est pas facile, je peux en témoigner. Mais à mes yeux, la première étape serait que nous finissions par constituer un parti politique, à défaut de mieux.

IR : Cela se produira-t-il ?

TF : Je n’en sais rien. Nous déciderons lors de l'assemblée. Jusqu'ici, avec les divers acteurs avec qui nous avons des discussions, nous avons eu cette proposition. Tous seraient d'accord sur une alliance bilatérale, et la voie est ainsi ouverte.

IR : Qui sont-ils ?

TF : Concernant les négociations, ce que je peux dire c’est qu’avec ICV-EUiA et CUP (dans le cas de Podemos, il n'y a pas eu de négociations formelles en Catalogne puisqu’ils ne sont pas encore constitués), il y a la perspective de passer quelque accord. Ce qui n’a pas été précisé, ce sont les conditions. Une fois que nous les aurons, nous pourrons débattre en Assemblée générale. Si l'unité devenait possible, nous en serions ravis. C'est l’origine du mouvement.

IR : Ce qui est sûr, c‘est que vous serez présents à la prochaine élection…

TF : Vous voyez que je vais dans ce sens. Mais ce n'est que ma propre position. C’est l’Assemblée Générale, instance suprême du Processus Constituant, qui doit décider. Et moi aussi, quand ces conditions auront été précisées, je penserai alors à prendre une position définitive, car selon ce qui sera décidé, je pourrai faire un choix ou un autre. Je n’ai pas de désir d’aller dans un parti ou dans un autre. J'évaluerai chaque alliance, selon sa capacité à devenir une première étape vers une entité future plus large.

IR : Vous voyez-vous députée ?

TF : Non

IR : Les élections passées, si un rassemblement de toutes les forces séparées était nécessaire, est-ce que le Processus Constituant accepterait de se joindre à un gouvernement de coalition ?

TF : À mon avis, il est impossible qu’on puisse gouverner avec un gouvernement néolibéral. Le gouvernement doit décider de continuer ou non les réductions budgétaires. Je peux collaborer avec tous ceux qui veulent stopper les coupes budgétaires, mais pas avec ceux qui veulent les poursuivre.

IR : Avez-vous confiance dans le cheminement politique actuel de la Catalogne ?

TF : J'ai confiance en Dieu. En Dieu et dans les personnes. Je pense que le processus politique catalan a un potentiel de pouvoir révolutionnaire et populaire. Mais tout ce potentiel est encore difficile à évaluer, car il y a si longtemps que nous ne nous sommes rebellés par le pouvoir contre le pouvoir. Le processus a démarré d’en bas, mais il y a eu une interaction avec le gouvernement, sans confrontation. Tout au plus, « Président, sortez les urnes », c’était une demande plus qu’une exigence. Par conséquent, ce conflit entre ce qui est populaire et ce qui est un réseau d’intérêts particuliers, c’est ce que nous voulons changer en parlant d’une rupture, et nous n’avons pas encore joué cette carte jusqu’au bout. Que 2,4 millions de personnes aient occupé les rues le 9 novembre par désobéissance civile est un évènement-clé, mais ce n’était somme toute qu’une désobéissance acceptée par les pouvoirs.

IR : Ces derniers temps, vous avez été au centre d'une nouvelle polémique pour avoir soutenu que des maladies comme la malaria et Ebola pourraient être traitées avec un produit à faible coût, qu’on nomme MMS ou bioxyde de chlore. Certains vous ont critiqué parce que c'est un produit à risque, et qui n'a pas été scientifiquement éprouvé. Quelle est votre expérience du MMS ?

TF : Je l'ai au monastère. Et je l'ai pris avec succès, sans effets secondaires, pour des coups de froid ou des débuts d'allergie. Avec les collègues du monastère qui viennent du Kenya, j'ai vu qu'il faisait passer une fièvre qu'ils ont qualifiée de malaria, et l'une d’elles a pris le MMS au Kenya, et sa mère le donne avec succès et sans effets secondaires à tous ceux qui ont la malaria. Oui, on a fait des études, mais il faudrait beaucoup plus de recherche, parce que c’est un produit à grand potentiel. Ce qui est insensé, c’est que des gens qui vendent ce MMS et qui donnent les informations que je vous donne ont été persécutés. Pourquoi les persécuter plutôt que de promouvoir ce médicament ? On soupçonne que le MMS pourrait remplacer d’autres médicaments. Si c’était avéré, cela porterait atteinte directement aux intérêts de certaines des plus puissantes sociétés au monde, les sociétés pharmaceutiques. Avec Josep Pàmies, un expert de la question, et avec d'autres collègues, nous avons préparé une conférence qui se tiendra le 9 janvier 2015 au collège Mariste de la Vierge à Barcelone, pour évoquer tout cela.

IR : Les entreprises pharmaceutiques dans le cas du MMS, et des vaccins de la grippe A et du HPV, et les grandes sociétés américaines et européennes pour le TTIP. Vous faites valoir que les droits des citoyens sont menacés par des intérêts privés…

TF : Le pouvoir politique a aujourd’hui le pouvoir économique au-dessus de lui. C'est anti-démocratique. Car la démocratie, ce n’est pas que voter. Bien sûr que voter est essentiel. Mais il doit aussi se passer des choses avant et après pour qu’on puisse parler de réelle démocratie. Auparavant, on avait besoin d’un débat. Si on me raconte, par exemple, que le vaccin du HPV est excellent et qu’il n’a pas d’effets secondaires, et qu’on me demande mon avis, je dirai « allez-y ». Car il n’y aura eu aucun débat préalable, et que je n’aurai pas été en mesure d’entendre des critiques. Aujourd’hui, nous revenons de nouveau à un scénario d’élections qui comporte un créneau de temps très court pour pouvoir débattre, considérer et peser les options comme elles le méritent. Et la qualité de la démocratie se mesure à la qualité du débat préalable à la prise de décision. Mais cela ne suffit encore pas pour qualifier une réelle démocratie. Vous devez pouvoir révoquer. D’abord délibérer, puis voter, et si erreur, révoquer. Ne pas devoir attendre quatre ans pour modifier une situation politique, car ce serait hypothéquer quatre ans de démocratie.

IR : Nous avons parlé de la justice sociale, mais sur la base du Christianisme, et encore plus ces temps-ci où on parle beaucoup de charité. Certains critiquent ce terme parce que, à leurs yeux, il est remplacé par celui de solidarité qui appelle à une juste répartition sur la base de l’intérêt général.

TF : Je défendrais la notion de la charité, parce que je la conçois en lien avec la liberté et la dignité. Cependant, j’en vois aussi le côté paternaliste. Certains peuvent dire que nous ne touchons pas aux structures qui produisent de la pauvreté, nous donnons l'aumône aux pauvres, et nous faisons savoir que c’est de l’aumône. C'est la grande différence entre la droite et la gauche. Les gens de droite pensent que la compétitivité dans la sphère sociale est une bonne chose. Et alors ils se servent des institutions d’entraide pour aider les gens qui peuvent être victimes de la compétition. Cependant, les gens de gauche, dont moi, ne croient pas en la compétitivité comme valeur fondamentale, mais en la solidarité, parce qu'ils se mettent à la place de la personne désavantagée.

IR : Et dans ce contexte évident d'injustice, n'êtes-vous jamais envahie par une crise de votre foi ?

TF : Je n'ai jamais eu de crise de ma foi. J'ai eu des moments de découragement. Mais pas de périodes de doute de l’existence de Dieu. J’ai parfois pensé que Dieu m’appelle à rester dans le monastère, mais je ne peux plus. Pendant le noviciat, j'ai eu de tels moments, en pensant que j’avais été mise dans un puits dans lequel je ne pouvais pas voir ce que serait ma vie 10 ans plus tard. J'ai passé quelques longs mois au plus mal. Et maintenant, avec le Processus Politique, quand vous constatez que, du fait de problèmes, y compris de personnes, un pas qui aurait pu être positif devient impossible, il y a aussi des moments de découragement. Mais c’est humain.

 

 

 

 

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